Il y a des morts qui semblent arriver d’un seul coup, sans prévenir, et qui laissent un pays entier en train de chercher ses mots. Celle d’Élie Kakou, le 10 juin 1999, fait partie de ces moments-là. Il avait 39 ans. Il était au sommet d’une popularité que peu d’humoristes français de sa génération avaient atteinte. Madame Sarfati, ce personnage de mère séfarade qu’il avait sculpté avec une tendresse et une précision presque ethnographiques, faisait rire trois générations à la fois. Et puis, en quelques jours, tout s’est arrêté.
Cancer du poumon, ont annoncé les communiqués. La famille et les proches savaient, ou allaient apprendre dans les heures suivant l’annonce, qu’il y avait quelque chose de plus, quelque chose qu’Élie Kakou avait choisi de garder pour lui jusqu’au bout.
Né le 12 janvier 1960 à Nabeul, en Tunisie, sous le nom d’Alain Kakou, il avait grandi à Marseille dans une famille juive séfarade dont les codes, les expressions et les drames intimes nourriraient plus tard tout son répertoire. Il y a, dans ses sketches les plus connus, une oreille pour la langue parlée — l’accent du Sud, les mots arabes glissés dans le français, la musicalité particulière des familles de la diaspora — qu’on ne peut pas inventer en regardant la télévision. Cette précision-là, il l’avait apprise à table, avec sa mère et ses tantes, bien avant de la transformer en spectacle.
Ses débuts ne ressemblaient pas à ceux d’un futur phénomène national. Il avait commencé comme animateur au Club Med, dans cet univers de vacances organisées où l’on apprend à tenir une salle sans micro, sans projecteurs, et souvent sans sommeil. Beaucoup d’humoristes français des années 1980 et 1990 sont passés par ce genre d’écoles informelles.
Pour Kakou, ce fut une formation accélérée à un métier qui exigeait, avant tout, de comprendre comment les gens veulent rire. À la fin des années 80, il est passé sur les petites scènes parisiennes. Puis sur les plus grandes. L’Olympia, finalement, qu’il a rempli avec une régularité que peu de comiques de son âge pouvaient revendiquer.
Le succès au cinéma est venu un peu plus tard, presque comme un bonus. Sa participation à La Vérité si je mens ! lui a permis de toucher un public encore plus large, et de prouver qu’il pouvait exister à l’écran sans s’enfermer dans les personnages qu’il avait créés sur scène. Le film est devenu un classique de la comédie française des années 90, et le rôle de Kakou y reste l’un des plus mémorables, même si court.

Ce qui rend sa mort si particulière, et si difficile à raconter encore aujourd’hui, c’est la double couche du secret qu’il portait. Élie Kakou vivait depuis plusieurs années avec une maladie qu’il avait choisi de cacher — y compris à sa mère, qui ne l’a appris que quelques jours avant la fin.
Cette discrétion, dans une époque où la séropositivité commençait pourtant à se dire plus ouvertement dans le monde du spectacle, en disait long sur la peur qu’il portait, sur le sentiment d’avoir à protéger les siens, sur le poids des silences familiaux qu’il avait passé toute sa vie à mettre en scène. Le cancer du poumon, qui l’a finalement emporté, est arrivé comme un dénouement brutal sur une situation déjà fragile.
On a beaucoup parlé, dans les jours qui ont suivi sa mort, du paradoxe d’un homme qui faisait rire toute la France pendant qu’il vivait, en privé, une vérité aussi lourde. Le paradoxe est réel. Il est aussi, peut-être, ce qui rend son œuvre encore plus précieuse aujourd’hui. Les grands humoristes le savent : on rit souvent à côté d’une douleur qu’on ne montre pas. Kakou a poussé cette logique jusqu’à un extrême que ses spectateurs ne pouvaient pas imaginer.
