Dans un immeuble quelconque d’une ville de province française, un ascenseur s’arrête entre deux étages. La personne à l’intérieur appuie sur le bouton d’alarme. Le bouton envoie un signal via un module de communication intégré dans la cabine. Ce module fonctionne sur le réseau 2G d’Orange. Et depuis mars 2026, dans neuf départements du sud-ouest, ce réseau n’existe plus. L’alarme n’arrive nulle part. La personne attend.
Ce scénario n’est pas hypothétique. C’est le risque que la Fédération française des ascenseurs a formellement soulevé auprès des autorités depuis l’annonce du calendrier d’extinction. La France compte plusieurs centaines de milliers d’ascenseurs dont les systèmes d’alarme communiquent exclusivement via des modules 2G — des composants intégrés dans des cabines installées il y a dix ou vingt ans, à une époque où la 2G était la norme et où personne ne planifiait à l’échelle d’un réseau national. Ces modules ne peuvent pas être mis à jour par logiciel. Ils doivent être remplacés physiquement, un par un, dans des délais qui se sont révélés bien plus serrés que prévu.

Orange a commencé l’extinction de son réseau 2G en mars 2026 par neuf départements du sud-ouest — la Gironde, les Landes, le Lot-et-Garonne, et d’autres territoires choisis pour ouvrir la marche. L’extension à l’ensemble de la France métropolitaine est prévue pour décembre 2026. L’opérateur suit ici une logique industrielle défendable : la 2G, déployée dans les années 1990, est devenue une infrastructure énergivore, difficile à maintenir, et de plus en plus exposée à des vulnérabilités de sécurité que les réseaux modernes ne partagent pas. Libérer le spectre utilisé par la 2G permet de renforcer la couverture et la qualité du 4G et du 5G dans les zones où les deux coexistaient.
Le problème, c’est que des millions d’objets connectés — les fameux appareils IoT — ont été conçus pour fonctionner uniquement sur ce réseau. Les compteurs communicants de certains fournisseurs d’énergie. Les systèmes d’alerte à distance pour les personnes âgées vivant seules — ces petits boîtiers qu’on porte autour du cou et qui permettent d’appuyer sur un bouton pour appeler les secours.
Ces dispositifs de téléassistance sont souvent utilisés par des personnes isolées, dépendantes, qui n’ont pas les moyens techniques ni parfois les ressources financières pour identifier le problème, commander un équipement de remplacement et faire intervenir un technicien dans les délais. C’est une population qui supporte un risque qu’elle n’a pas choisi et dont elle n’a, pour beaucoup, pas encore été informée.
La difficulté logistique est réelle. Remplacer le module 2G d’un ascenseur ou d’un compteur communicant n’est pas une opération que l’occupant de l’immeuble peut effectuer lui-même. Cela nécessite un prestataire technique, une intervention sur site, parfois un arrêt temporaire du service. Multipliez ça par des centaines de milliers d’appareils à mettre à niveau sur une fenêtre de quelques mois, avec une filière de techniciens dont la capacité d’intervention est nécessairement limitée. Les syndicats de copropriétaires et les gestionnaires d’immeubles cherchent actuellement à constituer des files d’attente chez des prestataires déjà surchargés.
Il est possible que la situation se régularise progressivement d’ici la fin de l’année, à mesure que les acteurs de terrain trouveront leurs marques. Mais il est tout aussi possible — et peut-être plus vraisemblable — que le mois de décembre 2026 laisse encore des milliers d’appareils non migrés, particulièrement dans les petites villes et zones rurales où l’effort de communication a été moins intense. L’Arcep et les opérateurs sont conscients du problème. Ce qui n’est pas encore certain, c’est si la prise de conscience aura été assez tôt pour que les populations les plus exposées soient protégées avant que le réseau ne s’éteigne autour d’elles.
