Il y a quelque chose de révélateur dans le fait que l’une des industries les plus dynamiques de la dernière décennie se soit construite autour d’un sentiment que personne ne revendique volontiers : la solitude. Pas le calme recherché, pas la retraite spirituelle, mais cette sensation plus sourde d’être seul au milieu de tout — au bureau, chez soi, dans le métro en regardant défiler les notifications. C’est précisément cette sensation que le marché du bien-être mental a appris à identifier, à nommer, et à vendre.
Le coaching de vie en ligne a connu une croissance difficile à ignorer. Des plateformes entières se sont construites autour du principe qu’un individu en difficulté peut, moyennant abonnement mensuel ou séance facturée, accéder à quelqu’un qui l’écoute, le recadre, l’oriente. Ce n’est pas de la thérapie. Les coachs de vie le précisent eux-mêmes, la plupart du temps. Mais pour beaucoup de gens — en particulier ceux qui travaillent seuls, qui ont fusionné leur vie professionnelle et personnelle dans un appartement trop petit — c’est souvent la première chose qu’ils essaient. Et parfois la seule qu’ils peuvent se permettre psychologiquement d’admettre.

Les applications ont suivi le même chemin, mais à une vitesse industrielle. Calm, Headspace, BetterHelp — autant de produits qui ont su transformer des pratiques anciennes (méditation, journaling, écoute active) en interfaces simples, accessibles, et surtout monétisables. Il y a quelque chose d’un peu étrange à regarder une application vous guider vers la pleine conscience pendant que ses investisseurs surveillent les taux de rétention. Ce n’est pas nécessairement cynique. Mais ce n’est pas neutre non plus.
Ce que cette industrie a réussi, c’est de requalifier la solitude. Là où elle était autrefois perçue comme un problème à résoudre, elle est désormais souvent présentée comme une ressource à exploiter. Le temps passé seul devient un outil de performance, une pratique de clarté mentale, un moyen de réduire le cortisol et d’améliorer la prise de décision. Les coachs utilisent ce langage-là. Les applications aussi. Et il y a une part de vérité dedans — la solitude choisie et la solitude subie sont deux choses très différentes. Mais la ligne entre les deux est parfois moins claire que les publicités ne le laissent entendre.
La question qui mérite d’être posée, et que peu de gens posent franchement, est celle de la limite entre le coaching et la thérapie. Un coach de vie travaille sur des objectifs, des méthodes, des obstacles concrets à franchir. Un thérapeute travaille sur ce qui se passe en dessous — les traumas, les schémas répétés, les racines psychologiques de la souffrance.
Ces deux approches ne s’excluent pas, mais elles ne se substituent pas non plus l’une à l’autre. Le problème, c’est que dans le marché actuel, la distinction n’est pas toujours visible. Une personne en vrai état de détresse peut se retrouver à payer pour des séances de coaching qui lui font du bien à court terme, sans jamais accéder à ce dont elle a réellement besoin.
Il est difficile de dire si cette industrie aide davantage qu’elle ne profite. Probablement les deux à la fois, selon les cas, selon les praticiens, selon ce que chacun y cherche. Ce qui est certain, c’est que la demande est réelle. L’isolement post-pandémique, la normalisation du télétravail, la pression des réseaux sociaux — tout cela a créé un terrain dans lequel ce marché s’est engouffré avec une rapidité que les institutions de santé publique n’ont pas su anticiper.
Ce qui est peut-être plus inquiétant que l’existence de ce marché, c’est l’absence de régulation claire autour de lui. N’importe qui peut se déclarer coach de vie. Les certifications existent, mais elles ne sont pas standardisées. Et pendant ce temps, les plateformes continuent de croître, les abonnements continuent de se renouveler, et quelque part dans un appartement, quelqu’un ouvre une application en espérant s’y sentir un peu moins seul.
