Il y a encore quelques années, les bureaux WeWork avaient une certaine allure. Les espaces étaient pensés pour séduire : plantes vertes suspendues au plafond, espresso gratuit, lumière tamisée, et cette promesse implicite qu’on allait travailler autrement, mieux, entouré de gens qui construisaient quelque chose. L’idée n’était pas absurde. Elle répondait à un vrai besoin. Le problème, c’est que le modèle économique derrière la façade ne tenait pas vraiment la route.
WeWork signait des baux à long terme, souvent à des loyers élevés dans les centres-villes les plus chers du monde, puis revendait ces mètres carrés à des membres qui pouvaient partir d’un mois sur l’autre. La différence entre ce que la société payait et ce qu’elle encaissait exigeait une croissance permanente pour survivre. Quand la croissance a ralenti, l’écart est devenu impossible à combler. La faillite de novembre 2023 n’était pas une surprise pour ceux qui regardaient les chiffres. C’était une conclusion logique.

Ce qui est moins évident, c’est que le problème ne s’est pas arrêté avec WeWork. Le modèle du coworking dans sa forme classique continue de se heurter à une réalité que la pandémie a accélérée mais n’a pas inventée : les salariés ne veulent plus travailler comme avant. Pas tous les jours dans un bureau central, pas dans un open space bruyant où il faut réserver un poste la veille, et certainement pas dans un espace qui ressemble à un aéroport animé sans les avions.
Plus de la moitié des professionnels, selon plusieurs études récentes, préfèrent aujourd’hui une organisation hybride ou entièrement à distance. Ce n’est plus une revendication de confort — c’est devenu une condition pour rester dans une entreprise. Quand les employeurs ont tenté d’imposer un retour intégral au bureau, une partie non négligeable des équipes a simplement cherché autre chose. Pour un opérateur de coworking qui tente de prévoir le taux d’occupation d’un étage, cette volatilité est un cauchemar comptable.
La tendance dite « hub-and-spoke » illustre bien ce changement. Les salariés ne veulent pas se déplacer jusqu’au grand immeuble de verre en centre-ville. Ils préfèrent travailler depuis chez eux, depuis un café du quartier, ou depuis un petit espace flexible à proximité de leur domicile. Le coworking de proximité a donc du sens — mais ça, c’est le modèle qui demande le plus de locaux, le moins de densité par site, et donc les marges les plus faibles.
Sur les jours où les gens daignent se déplacer, leurs exigences ont aussi évolué. Fini l’enthousiasme pour les rangées de tables communes. Ce qu’on cherche désormais, c’est une cabine insonorisée pour un appel Zoom sans gêner personne, une salle de réunion réservable à l’heure, une zone calme pour travailler en profondeur. Des espaces pensés pour la qualité de la concentration, pas pour l’apparence d’une communauté dynamique.
Les acteurs qui survivent ont compris qu’il fallait changer de logique. IWG, Industrious, et d’autres opérateurs ont adopté des modèles de gestion dits asset-light : au lieu de signer des baux, ils passent des accords de partage de revenus avec les propriétaires d’immeubles. Le risque financier est mieux réparti. Des applications de réservation alimentées par l’IA permettent aux utilisateurs de payer à l’usage plutôt qu’à l’abonnement fixe. Ce n’est pas révolutionnaire, mais c’est nettement plus adapté à une main-d’œuvre qui veut de la flexibilité réelle, pas juste le mot sur un panneau à l’entrée.
Il reste à voir si cette adaptation sera suffisante, ou si le marché du bureau flexible est simplement en train de trouver son vrai niveau après une décennie d’hypercroissance artificielle. La question n’est plus de savoir si WeWork a échoué. C’est de savoir combien de ses successeurs sont en train de répéter les mêmes erreurs avec une meilleure décoration intérieure.
