À Reykjavik, en janvier, quand le soleil se lève à onze heures du matin et se couche à trois heures et demie de l’après-midi, les maisons restent chaudes. Pas à cause du charbon, pas à cause du gaz naturel importé de Russie ou de Norvège, mais à cause de ce qui se passe à plusieurs kilomètres sous le sol de l’île. L’eau qui circule dans les radiateurs islandais vient de la terre elle-même, chauffée par la chaleur volcanique qui traverse la roche depuis des profondeurs que les géologues mesurent en kilomètres. Neuf maisons sur dix en Islande sont chauffées de cette façon. La facture de chauffage est parmi les plus basses d’Europe. Et la source ne s’épuisera pas avant des millénaires.
L’Islande est l’un des rares pays au monde à pouvoir dire qu’il fonctionne à 100 % à partir d’énergies renouvelables pour sa production d’électricité. Ce n’est pas un objectif en cours, pas un plan à horizon 2050. C’est la réalité actuelle, et elle l’est depuis plusieurs décennies. La géothermie et l’hydroélectricité couvrent l’intégralité des besoins en électricité du pays, et le réseau de chaleur géothermique alimente les bâtiments dans la quasi-totalité des zones habitées. Ce résultat n’est pas le fruit d’une politique particulièrement visionnaire — même si les investissements publics ont compté — mais d’une géologie exceptionnellement généreuse.

L’île se trouve au-dessus de deux phénomènes géologiques simultanés : la dorsale médio-atlantique, une fissure dans la croûte terrestre où les plaques tectoniques eurasienne et nord-américaine s’écartent lentement, et un point chaud mantellique qui alimente le volcanisme actif. Cette combinaison place l’Islande au-dessus d’une source de chaleur inépuisable à faible profondeur. Les centrales géothermiques peuvent exploiter de l’eau à 300 degrés Celsius sans forer aussi profond que dans d’autres pays. La centrale de Hellisheiði, visible depuis la route entre l’aéroport de Keflavík et Reykjavik, produit à la fois de l’électricité et de la chaleur pour la capitale depuis le début des années 2000. Elle fonctionne en continu, vent ou pas vent, soleil ou pas soleil.
L’hydroélectricité complète le tableau. Les rivières islandaises descendent des glaciers et des hauts plateaux avec un débit et une régularité qui rendent les centrales hydrauliques remarquablement productives. Les précipitations importantes sur les zones montagneuses alimentent ces rivières de façon continue, et les grands réservoirs naturels créés par la géographie de l’île permettent de stocker de l’eau pour lisser la production. Contrairement à l’éolien ou au solaire, dont la production varie avec les conditions météorologiques, l’hydroélectricité islandaise est pilotable — on peut ajuster la production en quelques minutes selon la demande.
C’est cette combinaison de fiabilité et de coût bas qui a attiré l’industrie lourde. Les alumineries qui se sont implantées en Islande à partir des années 1960 et 1970 — et qui représentent encore une part significative des exportations du pays — consomment des quantités d’électricité qui seraient impensables à des prix de marché normaux. En Islande, l’électricité est suffisamment bon marché pour que fondre de l’aluminium importé de Guinée, le traiter sur place et l’exporter ensuite soit économiquement compétitif. C’est une anomalie productive, rendue possible par la géologie de l’île.
Le taux d’adoption des voitures électriques en Islande est l’un des plus élevés au monde — plus de 60 % des nouvelles immatriculations sont des véhicules électriques. Ici, cette statistique a une logique particulière : l’électricité qui charge les batteries vient intégralement de sources renouvelables, et son coût est bas. L’argument climatique et l’argument économique pointent dans la même direction, ce qui simplifie considérablement le choix des consommateurs.
Il serait tentant de conclure que le modèle islandais prouve que la transition énergétique est simple. Ce serait aller trop vite. L’Islande bénéficie d’une géologie qui n’existe nulle part ailleurs dans les mêmes proportions. La chaleur volcanique à faible profondeur, la combinaison avec un hydroélectricité abondante, la densité de population faible concentrée sur une petite surface — ces facteurs réunis ne se retrouvent pas en Allemagne, en France, en Inde ou au Brésil. Ce que l’Islande montre, c’est qu’un système énergétique entièrement renouvelable peut fonctionner à grande échelle et alimenter une économie industrielle. Comment y arriver sans la même géologie est une autre question, plus compliquée et plus universelle.
