Dans un laboratoire de Dallas, des scientifiques ont créé des souris velues. Pas des souris ordinaires, mais des rongeurs modifiés avec des gènes extraits d’ADN mammouth préservé dans le pergélisol arctique, produisant une fourrure plus épaisse et plus résistante au froid que leurs cousines normales. Ce n’était pas le but final. C’était la preuve que la mécanique fonctionnait — que l’on pouvait prendre des traits biologiques d’une espèce éteinte depuis 4 000 ans et les faire s’exprimer dans un animal vivant. Colossal Biosciences avait sa démonstration de concept. Elle avait aussi, à ce moment-là, levé plus de 600 millions de dollars.
La startup texane fondée en 2021 par l’entrepreneur Ben Lamm et le généticien de Harvard George Church ne prétend pas ressusciter le mammouth laineux au sens propre. La nuance est importante. Ce qu’elle construit est un hybride — un éléphant d’Asie génétiquement modifié pour exprimer des caractéristiques mammouthiennes spécifiques : fourrure épaisse, petites oreilles réduisant les pertes de chaleur, graisse sous-cutanée adaptée aux températures arctiques extrêmes.

Le génome du mammouth laineux est à 99,6 % identique à celui de l’éléphant d’Asie, ce qui rend l’espèce hôte le candidat évident. À l’aide de la technologie CRISPR, les équipes de Colossal ont identifié entre 65 et 85 gènes mammouthiens à insérer dans des cellules souches d’éléphant pour produire ces traits. L’animal qui émergerait de cette manipulation ne serait pas un mammouth. Mais il vivrait dans l’Arctique et se comporterait, espère l’équipe, de façon fonctionnellement similaire.
L’étape qui a le plus retenu l’attention de la communauté scientifique est la dérivation réussie de cellules souches pluripotentes induites à partir d’éléphants d’Asie. C’est une avancée technique qui avait résisté pendant des années aux tentatives des biologistes, précisément parce que l’éléphant est un animal difficile à travailler en laboratoire. Sans iPSC fonctionnelles, créer des embryons modifiables était impossible. Avec elles, le chemin vers une grossesse surrogate — longue de 22 mois chez l’éléphant — devient théoriquement accessible. En 2026, l’équipe travaille sur la fécondation in vitro et la récupération d’ovules, les étapes qui précèdent directement la tentative de gestation. C’est lent. C’est compliqué. Et l’objectif de 2028 pour un premier hybride viable est ambitieux au sens où ce mot peut couvrir une large plage de probabilités.
L’argument derrière tout cela n’est pas la curiosité scientifique pure, même si elle est présente. Colossal articule son projet autour d’une hypothèse climatique sérieuse : le mammouth laineux était un ingénieur d’écosystème. En tassant la neige avec ses pattes, il empêchait l’air froid hivernal de pénétrer dans le sol, maintenant le pergélisol gelé en dessous. Sans cette pression physique, la neige agit comme un isolant thermique qui protège le sol de l’air arctique et accélère son réchauffement.
Le pergélisol sibérien et nord-américain contient des quantités considérables de méthane et de CO₂ emprisonnées depuis des millénaires. Si ce pergélisol continue de fondre — ce qu’il fait actuellement à une vitesse croissante — les émissions de gaz à effet de serre qui s’en dégagent pourraient créer une boucle de rétroaction climatique difficile à inverser. Réintroduire des herbivores massifs dans la toundra est une idée que des biologistes comme Sergey Zimov explorent depuis les années 1990 avec des bisons et des chevaux dans le Pléistocène Park sibérien. Colossal propose d’aller plus loin avec un animal biologiquement adapté à cet environnement spécifique.
Les critiques viennent de plusieurs directions, et certaines méritent d’être prises au sérieux sans les caricaturer. Des écologues soulignent que 600 millions de dollars représentent une somme considérable dans un contexte où des centaines d’espèces actuellement vivantes sont en danger critique d’extinction faute de financements pour les protéger. L’éléphant d’Asie lui-même — l’espèce hôte du projet — est classé en danger d’extinction par l’UICN. La question de savoir si créer un hybride mammouth constitue un meilleur usage de ces ressources que de protéger les espèces existantes est une question éthique légitime, pas une objection de principe contre la science.
