En tant qu’organisme de surveillance impartial des politiques en matière de drogues en Wallonie et à Bruxelles, Eurotox a récemment marqué un tournant dans le discours public. Son dernier tableau de bord, qui couvrait l’année 2018 mais a été publié en 2024, rappelle avec force des faits trop souvent négligés : la politique antidrogue belge reste principalement axée sur la répression, au détriment des programmes de prévention, de traitement et d’intégration sociale. Malgré des décennies d’application, cette politique stricte ne semble pas contribuer véritablement à améliorer la santé publique ni à réduire efficacement la consommation de drogues dangereuses.

Les fonds publics consacrés au « pilier sécurité » des produits pharmaceutiques sont en constante augmentation depuis 2012. Ce poste représentait plus de la moitié (48 %) des dépenses publiques totales en médicaments en 2021. En revanche, les financements consacrés à la réduction des risques et à la prévention ont diminué, atteignant respectivement 0,23 % et 0,84 %. Ces chiffres, minutieusement compilés dans le rapport EUROTOX, soulèvent une question fondamentale : pourquoi investir autant dans la répression alors que les recherches indiquent que les stratégies de réduction de la demande ont des effets positifs significatifs sur la santé et la société ?
| Élément | Détail |
|---|---|
| Organisme | EUROTOX – Observatoire socio-épidémiologique alcool-drogues |
| Région concernée | Wallonie et Bruxelles-Capitale |
| Date de publication | Tableaux de bord 2018 (publiés en 2024 dans le bulletin législatif) |
| Priorité budgétaire actuelle | Répression (jusqu’à 48 % du budget public drogues) |
| Part pour la prévention | Seulement 0,84 % en 2021 |
| Part pour la réduction des risques | Seulement 0,23 % en 2021 |
| Source officielle | eurotox.org |
Cette disparité a une forte influence sur la société. Au lieu de bénéficier d’un soutien, des milliers de personnes, dont beaucoup sont jeunes ou en situation de vulnérabilité, se retrouvent sanctionnées. L’État aggrave l’exclusion au lieu de créer des voies de résilience ou de réinsertion, en privilégiant les politiques de prohibition plutôt que de compréhension. Le Groupe Pompidou (2017) et l’Open Society Foundation (2016) ont déjà souligné que la plupart des pays européens consacrent entre 40 et 70 % de leur budget consacré à la drogue à la répression, démontrant ainsi que cette stratégie n’est pas exclusive à la Belgique. Cependant, une technique inefficace ne saurait être justifiée par cette cohérence.
D’autres modèles devraient également être examinés, selon le rapport Eurotox. Le Portugal, fréquemment cité en exemple, a renforcé l’accès aux services sociaux, aux soins et au soutien tout en dépénalisant la possession de drogue pour usage personnel en 2001. Quel est le résultat ? Une meilleure intégration sociale, une forte baisse des overdoses et une baisse des infections à VIH chez les usagers de drogues injectables. Plus près de chez nous, certaines villes ont mis en place des salles de consommation sécurisées avec des résultats encourageants, comme Genève et Barcelone. Par conséquent, compte tenu de la stagnation de ses propres indications, la Belgique gagnerait grandement à s’inspirer de ces expériences réussies.
Le bulletin EUROTOX attire l’attention sur la complexité institutionnelle belge sur le plan politique. Les niveaux de compétence en matière de drogues sont multiples : fédéral, européen, international (via des traités), communautaire (Fédération Wallonie-Bruxelles) et régional. Bien qu’apparente à un technocratisme, cette fragmentation est la principale cause des faibles progrès observés. Changer de paradigme n’est pas l’apanage d’un seul acteur, et les réformes sont souvent hésitantes.
La prudence belge contraste fortement avec la récente légalisation du cannabis médical en Allemagne, ouvertement soutenue par d’éminentes autorités médicales et des artistes comme Til Schweiger. Alors que le Canada, leader dans ce domaine, constate déjà les avantages financiers et sanitaires de la réglementation du cannabis, la France envisage avec hésitation la légalisation de cette drogue à des fins récréatives. La relative stagnation de la Belgique est mise en évidence par la situation européenne et mondiale, malgré les appels répétés à des changements législatifs de personnalités comme le sénateur Philippe Mahoux et le professeur Jean-Paul Grund.
Le tableau de bord 2018 met en lumière la réalité humaine au-delà des données statistiques. Il démontre l’impact significatif de la criminalisation sur les migrants, les jeunes en situation de rue et les personnes issues de milieux défavorisés. Les sanctions pour les infractions mineures de possession isolent les personnes de leur environnement social, aggravent la stigmatisation et impactent négativement l’emploi. Le manque de structures adaptées ou la peur d’être jugé limitent l’accès aux soins.
Mais des solutions existent, et le rapport Eurotox les expose discrètement. En mettant l’accent sur les stratégies de réduction des risques, en multipliant les centres d’hébergement à bas seuil, en formant les travailleurs sociaux et en intégrant les usagers dans les politiques publiques, la Belgique pourrait redistribuer ses fonds avec un rendement économique et humain nettement supérieur. Les chiffres le montrent ; il ne s’agit donc pas d’un vœu pieux.
Selon les données disponibles, les coûts indirects de la prohibition sont énormes et comprennent une pression policière excessive, la surpopulation carcérale, l’encombrement des tribunaux et le stress chronique chez les personnes touchées.
