Installée en 2018, la salle de consommation liégeoise, baptisée « Saf Ti », occupe une place particulière dans le discours social et politique. Elle représente à la fois une avancée sanitaire incontestable et un pari financier risqué qui repose sur la coopération des pouvoirs publics. Ses services ont été utilisés par 638 personnes en 2022, pour un total de 33 606 interventions, dont près de 19 000 séances de consommation supervisée. En 2023, ces chiffres, déjà remarquables, ont encore augmenté, démontrant l’énorme besoin et la dépendance généralisée des usagers à cette infrastructure.

Sophie André, sociologue à l’Université de Liège, constate que la majorité de ces bénéficiaires sont issus de populations vulnérables. Nombre d’entre eux souffrent de problèmes de santé mentale depuis longtemps et sont dépourvus de revenus réguliers et de logement stable. « Saf Ti » reste le seul moyen pour certaines personnes d’accéder à un traitement, à un soutien social, voire à des interactions humaines. Cette proximité permet de maintenir un lien minimal, évitant ainsi à ces personnes de se retrouver totalement seules.
Key Facts about the Liège Drug Consumption Room
| Category | Details |
|---|---|
| Name | “Saf Ti” (Protect Yourself in Walloon) |
| Opened | 2018 |
| Location | Liège city center, Belgium |
| Users in 2022 | 638 different individuals |
| Interventions in 2022 | 33,606 total, including 18,897 acts of consumption |
| 2023 Trend | Numbers significantly increased compared to 2022 |
| User Profiles | Mostly vulnerable: unstable housing, low income, mental health issues |
| Local Impact | No increase in crime or nuisances; reduction effect less evident |
| Comparison | Brussels’ “GATE” (2022) shows stronger results on reducing nuisances |
| Staff Situation | Employees received dismissal notices in July 2024 |
| Future | Uncertain beyond 2024, pending subsidies and political decisions |
| Political Context | Major issue in municipal elections (October 2024) |
| Reference |
En créant cet espace, la municipalité souhaitait atténuer les nuisances évidentes dans les rues liégeoises, telles que les seringues abandonnées, la consommation de drogues en plein air et le sentiment général de malaise. Les résultats après cinq ans ne sont pas entièrement cohérents. Aucune étude n’a constaté d’augmentation des incivilités ou de la criminalité. Un point sur lequel les associations, les policiers et les habitants s’accordent est que l’espace n’a pas aggravé la situation. Nombre d’entre eux soulignent même que la baisse escomptée ne s’est pas matérialisée. Il est possible que l’espace n’ait fait que contenir un phénomène qui, autrement, aurait éclaté au grand jour.
Le projet « GATE » à Bruxelles, inauguré en 2022, a permis d’obtenir des résultats plus concrets concernant les nuisances. Un médiateur de terrain y est connecté. Une équipe intervient rapidement pour apaiser les tensions dès qu’un trouble survient. La cohabitation au sein du quartier s’est grandement améliorée grâce à cette approche plutôt créative. À l’inverse, Liège a installé son système dans un entrepôt de conteneurs, pratique pour une consommation sans risque, mais bien moins pour des projets sociaux comme la recherche de logement. La capacité de l’infrastructure à accompagner les usagers au-delà de l’activité actuelle est limitée par cette conception simpliste.
L’argument récurrent tourne autour de la volonté de délocaliser ces lieux hors du centre-ville. Les experts, cependant, contestent cette idée. Les lieux perdraient leur public s’ils s’éloignaient du centre-ville, car les gens ne s’y rendraient plus. Il est idéaliste d’imaginer des lieux isolés qui permettraient de retirer de la rue toutes les personnes défavorisées. Sans surveillance, la consommation de drogues persisterait en milieu urbain, augmentant les risques sanitaires et creusant les inégalités socio-économiques.
À l’approche des élections municipales, le discours politique est toujours d’actualité. « Saf Ti » est présenté par certaines personnalités publiques comme un pari risqué et un compromis avec les usagers de drogues qui normaliserait leur comportement. D’autres soutiennent un outil de santé publique particulièrement utile, capable de sauver des vies et de réduire les dépenses hospitalières d’urgence. L’histoire récente montre que des villes comme Vancouver et Zurich, qui ont adopté ces solutions de manière précoce, ont essuyé des critiques comparables avant que leur succès à long terme ne conduise à la mise en place de ces modèles.
Les statistiques seules ne peuvent pas déterminer le succès d’un tel espace. Chaque intervention a une histoire unique, comme celle d’un usager évitant une overdose, celle d’un autre acceptant un suivi médical ou celle d’un troisième entamant un processus de réinsertion. Ces trajectoires invisibles, impossibles à quantifier, forment un tissu social. Elles sont particulièrement importantes car elles démontrent comment la chambre peut aider ceux qui ont longtemps été ostracisés par la société à retrouver leur dignité.
L’image de la chambre oscille entre rejet et adoration sur les réseaux sociaux. Ses partisans la perçoivent comme une initiative sociale courageuse, signe que la ville est prête à affronter la réalité au lieu de l’ignorer. Ses opposants critiquent un système financé par les contribuables, coûteux et inefficace pour réglementer les activités illégales. Ce conflit idéologique rappelle des débats analogues, comme la légalisation du cannabis ou le mariage homosexuel, où l’opposition initiale a souvent cédé la place à l’acceptation sociale au fil du temps.
Le paradoxe de « Saf Ti » est que, s’il a préservé Liège de l’inhabitabilité, il n’en a pas fait un lieu paisible. Il a considérablement réduit les effets des désagréments, sans toutefois les éradiquer complètement. Bien qu’il ait ouvert la voie à une amélioration, il n’a pas mis fin à la dépendance. Son efficacité est donc subtile, parfois imperceptible, mais incroyablement réelle.
