Quelque part dans le Wyoming, dans une mine d’uranium en production par extraction in situ — le procédé qui injecte une solution dans le sous-sol pour dissoudre le minerai et le pomper en surface — des opérateurs travaillent en 2×12 heures sur une installation qui tournait à capacité réduite il y a trois ans. Le marché avait changé. La demande est revenue. Et les prix, qui stagnaient sous les 30 dollars la livre depuis Fukushima, ont traversé les 70 dollars, puis les 80, avant de se stabiliser autour de 86 dollars pour les transactions spot et jusqu’à 94 dollars pour les contrats à long terme que les services publics signent en ce moment en espérant sécuriser leur approvisionnement pour les dix prochaines années.
Ce retournement n’est pas anecdotique. Il est structurel, et il implique plusieurs forces qui convergent au même moment. La première est la demande des géants technologiques. Microsoft a signé un accord pour redémarrer Three Mile Island en Pennsylvanie — le site du plus grave accident nucléaire américain — afin d’alimenter ses data centers en énergie décarbonée 24 heures sur 24. Google et Amazon ont suivi avec leurs propres engagements envers le nucléaire civil.

Ces contrats ne sont pas des positions symboliques sur le changement climatique. Ce sont des réponses à un problème opérationnel concret : l’intelligence artificielle consomme des quantités d’électricité qui rendent les énergies intermittentes — solaire et éolien — insuffisantes comme source principale. Un réacteur nucléaire tourne en permanence, par tous les temps, sans dépendre des conditions atmosphériques. Pour des data centers qui ne peuvent pas s’arrêter, c’est une qualité qui a un prix.
La deuxième force est le déficit d’approvisionnement. Après l’accident de Fukushima en 2011, les prix de l’uranium se sont effondrés. Les mines ont fermé ou réduit leur production. Les projets d’exploration ont été abandonnés faute de rentabilité. Pendant une décennie, le marché a fonctionné à flux tendus sur des stocks constitués dans les années précédentes. Ces stocks s’épuisent. La demande mondiale des réacteurs — plusieurs centaines de tonnes d’uranium par an, répartie sur les 440 réacteurs opérationnels dans le monde, avec des dizaines en construction — continue d’augmenter. Et la capacité de production minière ne peut pas rattraper instantanément dix ans de sous-investissement. Les délais entre une décision d’explorer et une mine en production se mesurent en années, parfois en décennies.
La troisième force est géopolitique et elle mérite qu’on s’y attarde. La Russie contrôle environ 40 pour cent de la capacité mondiale d’enrichissement de l’uranium — la transformation du minerai brut en combustible utilisable par les réacteurs. Les États-Unis, l’Union européenne et leurs alliés ont commencé à couper cette dépendance, accélérant la construction de capacités d’enrichissement occidentales et signant des accords avec des fournisseurs alternatifs. Cette transition ne se fait pas en quelques mois. En attendant, les services publics qui cherchent à éviter l’uranium russe se battent pour des contrats avec Cameco au Canada, Kazatomprom au Kazakhstan, ou les producteurs américains qui bénéficient de mandats fédéraux sur la sécurité énergétique nationale.
C’est dans ce contexte que des véhicules d’investissement comme le Sprott Physical Uranium Trust ont acquis une influence réelle sur le marché. En achetant et en conservant de l’uranium physique — du yellowcake, la poudre jaune qui sort des mines avant enrichissement — ces fonds retirent de l’offre flottante du marché ouvert, créant une pression supplémentaire sur des prix déjà tendus. Ce mécanisme est différent des fonds qui achètent des contrats à terme sur les matières premières. Ce sont des achats physiques, stockés dans des entrepôts spécialisés, qui diminuent effectivement la quantité disponible pour les acheteurs industriels.
