En février 2025, la Cour suprême des États-Unis a rendu une décision qui a obligé l’administration Trump à revoir sa stratégie tarifaire. Les tarifs d’urgence généraux appliqués sous le couvert des pouvoirs d’urgence présidentiels ont été invalidés. Ce n’était pas une victoire technique mineure. C’était une contrainte juridique significative qui a forcé Washington à basculer vers des mécanismes statutaires alternatifs — les sections 301 et 232 du droit commercial américain — pour maintenir la pression sur Pékin. Le résultat est une architecture tarifaire plus complexe, plus difficile à annuler par la voie judiciaire, et potentiellement plus durable.
Pendant ce temps, à Pékin, la réponse n’a pas tardé. La Chine a utilisé sa loi actualisée sur le commerce extérieur pour ouvrir des enquêtes de représailles ciblant des entités américaines, en particulier dans le secteur des terres rares. C’est un outil de pression qui mérite d’être pris au sérieux. La Chine contrôle environ 60 pour cent de l’extraction mondiale de terres rares et, surtout, environ 85 pour cent de la capacité de raffinage de ces matériaux — les dysprosium, terbium, néodyme et autres éléments sans lesquels les aimants permanents des véhicules électriques, les composants des turbines éoliennes, et certaines pièces de systèmes de défense ne peuvent pas être fabriqués. Lorsque Pékin inscrit une entreprise américaine sur sa liste noire d’entités du secteur des terres rares, ce n’est pas une gesticulation symbolique.

La nouveauté de la phase actuelle, par rapport aux escalades tarifaires de 2018-2019, est précisément cette confrontation sur les ressources et les technologies critiques. La première guerre commerciale portait surtout sur les déséquilibres commerciaux bilatéraux — les déficits américains, les subventions chinoises à l’industrie, les pratiques de propriété intellectuelle. La controverse était économique dans sa nature. Ce qui se joue maintenant touche aux chaînes d’approvisionnement des semi-conducteurs avancés, aux données d’entraînement des modèles d’intelligence artificielle, aux minerais critiques pour la transition énergétique et la défense. C’est une confrontation qui structure les décennies à venir, pas seulement le prochain cycle de négociations commerciales.
Les deux gouvernements bâtissent en parallèle des régimes réglementaires conçus pour limiter l’accès de l’autre à leurs technologies sensibles. Les États-Unis ont progressivement durci leurs contrôles à l’exportation sur les puces avancées et les équipements de lithographie — ciblant NVIDIA, ASML, et les outils nécessaires à la fabrication de semi-conducteurs de dernière génération. La Chine répond en exploitant sa position dominante dans les matières premières, en ajoutant des conditions, des délais, et des incertitudes dans les exportations vers des industries américaines qui dépendent de ces intrants. Le résultat est un environnement commercial où chaque décision unilatérale entraîne une réponse qui rend la situation encore moins prévisible qu’avant.
Il est difficile de regarder cette dynamique sans penser à la comparaison historique qui s’impose d’elle-même, même si elle est imparfaite. La visite de Nixon en Chine en 1972 avait défini les paramètres de la relation commerciale et stratégique sino-américaine pour les cinquante années suivantes. Ce qui se construit depuis 2018, et qui s’accélère clairement depuis 2025, est une redéfinition de ces paramètres d’ampleur comparable — mais en sens inverse. Le découplage stratégique n’est plus une menace rhétorique. Il est en cours, lent dans certains secteurs, rapide dans d’autres, visible dans la façon dont les chaînes d’approvisionnement se réachèvent via le Vietnam, le Mexique et l’Inde.
Ce qui rend la phase actuelle particulièrement difficile à évaluer, c’est l’interaction entre la pression juridique interne — les cours américaines redéfinissant les limites de l’exécutif en matière tarifaire — et la pression géopolitique externe. Washington est contraint d’utiliser des instruments plus étroitement définis par le droit, ce qui change la dynamique des négociations potentielles. Pékin observe cette contrainte et calibre ses réponses en conséquence. Les deux parties ont clairement intérêt à éviter une rupture commerciale totale — les conséquences pour les chaînes pharmaceutiques, électroniques et industrielles mondiales seraient mutuellement destructrices. Mais l’espace entre « éviter la rupture » et « retrouver la stabilité » est, pour l’heure, plus large qu’il ne l’a été depuis des décennies.
