Dans une salle propre quelque part à Hsinchu, à Taïwan, des techniciens en combinaisons blanches surveillent des machines qui coûtent chacune entre 150 et 200 millions de dollars. Ces machines — fabriquées par ASML aux Pays-Bas, à partir de composants provenant de plusieurs dizaines de pays différents — produisent des faisceaux de lumière ultraviolette extrême pour graver des circuits sur des tranches de silicium avec une précision de l’ordre de quelques atomes. Le résultat final est une puce logique avancée. C’est l’objet le plus sophistiqué que l’humanité sache fabriquer en série. Et c’est pour cela que les États-Unis et la Chine se battent.
La guerra des puces — pour reprendre une expression qui circule dans les ministères et les salles de conseil d’administration depuis plusieurs années — n’est pas une dispute commerciale ordinaire. Ce n’est pas une question de barrières tarifaires ou d’avantages comparatifs que des négociateurs pourraient résoudre en quelques rounds de discussions bilatérales. C’est une confrontation sur le contrôle de la technologie qui détermine qui construit les meilleurs systèmes d’IA, qui développe les armes de précision les plus efficaces, et qui gère l’infrastructure numérique sur laquelle repose l’économie mondiale moderne. La puce de silicium est devenue ce que le pétrole était au XXème siècle — la ressource dont la maîtrise conditionne la puissance.

Washington a compris cela et a répondu avec des outils que les économistes n’attendaient pas d’une administration américaine. Le Bureau of Industry and Security a progressivement étendu les contrôles à l’exportation pour cibler non seulement les puces elles-mêmes, mais les équipements qui permettent de les fabriquer, les produits chimiques spéciaux qu’elles requièrent, et les logiciels de conception sans lesquels personne ne peut même commencer à dessiner une architecture de puce avancée. Les entreprises comme Cadence Design Systems et Synopsys, dont les logiciels EDA sont le point de départ de tout développement de semiconducteur, ont été intégrées dans ce régime de contrôle. La stratégie est chirurgicale : cibler les points d’étranglement de la chaîne, pas les produits finals.
La pièce maîtresse de cette stratégie est ASML. La société néerlandaise est le seul fabricant au monde de machines à lithographie EUV — l’équipement sans lequel il est techniquement impossible de produire des puces à moins de 7 nanomètres. Une seule machine ASML EUV contient plus de 100 000 pièces et prend des mois à installer. La Chine en veut. Les Pays-Bas, sous pression américaine, ont refusé les licences d’exportation. SMIC, le principal fondeur chinois, est actuellement limité à produire des puces de génération moins avancée — ce qui le place plusieurs années derrière TSMC à Taïwan et Samsung en Corée du Sud.
Pékin n’a pas l’intention de rester dans cette position. L’investissement chinois dans les semiconducteurs indigenes est massif — plusieurs centaines de milliards de yuans engagés sur plusieurs années, des subventions d’État pour attirer des ingénieurs formés à l’étranger, et une politique industrielle qui traite l’autosuffisance en puces comme une priorité nationale de premier rang. Les progrès sont réels mais inégaux. Pour les puces matures — les composants qui alimentent les voitures, les appareils électroménagers, les téléphones d’entrée de gamme — la Chine progresse rapidement et pourrait atteindre une autonomie significative dans les prochaines années. Pour les puces de pointe nécessaires à l’IA générative et aux systèmes d’armes sophistiqués, l’écart reste substantiel et difficile à combler sans accès aux équipements ASML.
La fragmentation de la chaîne d’approvisionnement mondiale qui résulte de cette confrontation oblige des pays tiers à prendre des décisions qu’ils préféreraient éviter. L’Union européenne a adopté son European Chips Act, visant à doubler sa part dans la production mondiale de puces d’ici 2030. Le Japon subventionne des gigafactories de semiconducteurs sur son territoire. L’Inde tente d’attirer des investissements dans l’assemblage de puces. Chaque pays qui construit une capacité nationale de semiconducteurs, même modeste, réduit légèrement sa dépendance à la chaîne qui passe par Taïwan — et réduit du même coup l’impact d’une perturbation géopolitique dans le détroit.
Regarder ce processus se déployer sur plusieurs années, c’est observer quelque chose de rarement visible en temps réel : une reconfiguration délibérée de l’infrastructure économique mondiale autour d’un objectif géopolitique. Ce n’est pas l’économie de marché qui réorganise les chaînes d’approvisionnement — c’est la sécurité nationale qui l’emporte sur l’efficacité commerciale. Si cela produit un monde plus résilient ou simplement plus coûteux, les analystes ne sont pas encore d’accord. Ce qui est clair, c’est que la dispute sur un bout de silicium n’est pas près de se résoudre.
