Dans les salles de réunion vitrées de Station F à Paris, les présentations de startups se succèdent avec l’énergie familière à tout écosystème qui se sait dynamique. Les chiffres de 2025 sont bons. Plus de six milliards et demi d’euros levés, une position consolidée comme troisième écosystème technologique européen, Mistral AI devenu en quelques mois l’un des noms les plus reconnaissables de l’IA générative mondiale. Et pourtant, dans ces mêmes couloirs, il n’est pas difficile de trouver des fondateurs qui expliquent tranquillement pourquoi leur prochaine étape se passera ailleurs.
Le paradoxe de la French Tech en 2025 est assez net : plus de capitaux entrent en France qu’à presque n’importe quelle autre période de son histoire technologique, mais les entreprises qui franchissent une certaine échelle continuent d’organiser leur expansion principale depuis Londres ou Dubaï. Ce n’est pas un phénomène nouveau. Il a pris de l’ampleur ces trois dernières années, et la combinaison de facteurs qui l’alimente n’a pas fondamentalement changé — même si l’intensité de certains éléments a augmenté.

La concentration du capital est la donnée qui explique en partie le sentiment de malaise sous les chiffres globaux flatteurs. Mistral AI a levé des centaines de millions d’euros dans des tours successifs qui ont mécaniquement tiré vers le haut la statistique nationale de financement. Quand on retire les méga-tours de quelques acteurs dominants, la disponibilité du capital pour les startups en phase de growth — Series B, C, D — reste insuffisante pour accompagner des ambitions d’expansion internationale rapide. Ce n’est pas un problème d’argent disponible en France. C’est un problème de distribution et de profondeur des fonds de late-stage. Les grands fonds capables de déployer cinquante ou cent millions dans une seule transaction sont majoritairement américains, britanniques, ou installés à Londres.
Londres reste la destination de relocalisation la plus fréquemment citée pour une raison structurelle simple : l’accès au marché anglophone mondial depuis une base européenne avec une liquidité financière plus profonde, un régime juridique familier aux investisseurs américains, et une communauté de talents technologiques dense. Une startup française qui passe en mode scale-up et cherche à recruter un CFO ou un Chief Revenue Officer expérimenté en expansion internationale trouvera ce profil plus facilement à Londres qu’à Paris — et les candidats en question préféreront souvent la liquidité actionnariale et le marché du travail londonien.
Dubaï est une destination plus récente dans ce paysage, et son attractivité est moins culturelle qu’arithmétique. Les Émirats arabes unis ont introduit en 2023 un impôt sur les sociétés de 9 pour cent — ce qui, comparé aux taux français, représente une différence significative pour une entreprise qui génère des marges importantes. La ville a aussi investi massivement dans une infrastructure de visa et de résidence pour attirer des fondateurs et des talents technologiques. Pour un fondateur français qui a déjà levé des fonds et commence à générer des revenus substantiels, le calcul financier est objectivement favorable à une structure basée aux EAU.
L’instabilité politique française de 2024-2025 a ajouté un facteur supplémentaire que les fondateurs mentionnent dans les conversations privées plus que dans les interviews officielles. Les propositions budgétaires contestées, les changements de gouvernement rapides, et l’incertitude sur la trajectoire de la fiscalité des entreprises et des stock-options ont conduit certaines équipes dirigeantes à accélérer des décisions de relocalisation qu’elles retardaient. Personne n’abandonne Paris pour un tweet politique. Mais quand la liste des raisons de rester s’amincit et que la liste des raisons de partir s’allonge, chaque élément d’incertitude supplémentaire fait pencher la balance un peu plus.
La French Tech Mission, l’initiative gouvernementale qui accompagne l’écosystème startup français, a bien conscience de cette tension. Les programmes d’accompagnement à l’internationalisation, les dispositifs fiscaux pour les scale-ups, les efforts pour attirer des fonds américains à investir depuis Paris — ces chantiers sont réels et produisent des résultats. La question est de savoir si leur rythme correspond à la vitesse à laquelle les opportunités se déplacent. Pour l’instant, les capitaux arrivent en France. Et une partie des entreprises qu’ils financent repartent.
