Il y a quelque chose de particulier à entrer dans les couloirs de l’IRCAD, à Strasbourg. L’hôpital de Hautepierre est juste à côté, avec son flux ordinaire de patients et de brancardiers. Mais à l’intérieur de cet institut de recherche fondé en 1994, l’atmosphère est différente — plus silencieuse, plus concentrée, avec des chirurgiens venus de Tokyo, de São Paulo ou de Lagos qui regardent des écrans afficher des gestes qu’aucune main humaine ne pourrait reproduire seule. Strasbourg est devenue, presque discrètement, la capitale mondiale de la chirurgie robotique. Et ce qui s’y développe aujourd’hui va bien au-delà de ce que les premières démonstrations des années 2000 laissaient entrevoir.
L’histoire de Strasbourg dans ce domaine commence officiellement le 7 septembre 2001. Ce jour-là, le Professeur Jacques Marescaux opère depuis New York une patiente hospitalisée à Strasbourg — ablation de la vésicule biliaire, en temps réel, via une liaison transatlantique. L’opération Lindbergh, comme elle sera baptisée, dure cinquante-quatre minutes. Elle prouve que la téléchirurgie n’est pas une fiction. Elle prouve aussi que Strasbourg, grâce à l’IRCAD et à ce qui deviendra plus tard l’IHU Strasbourg, occupe un terrain que peu d’institutions au monde sont en mesure de disputer. Vingt-quatre ans plus tard, la ville n’a pas quitté ce terrain. Elle l’a approfondi.

Ce que les systèmes robotiques actuels permettent, c’est d’abord d’éliminer quelque chose d’inhérent à l’être humain : le tremblement. La main du chirurgien, même experte, vibre légèrement. Pas de façon dramatique, mais à l’échelle d’une incision de quelques millimètres dans des structures vitales, même un tremblement imperceptible peut avoir des conséquences. Les bras robotiques filtrent ces tremblements entièrement. Ils scalent également les mouvements : un geste ample de la main du chirurgien se traduit en micro-déplacement précis à l’intérieur du corps. C’est ce mécanisme de mise à l’échelle combiné à l’élimination du tremblement qui produit une précision sub-millimétrique — celle que les chiffres parfois avancés dans le secteur cherchent à résumer, non sans une certaine simplification.
Le tournant récent s’appelle 5G-OR. En juillet 2025, lors du meeting annuel de la Société de Robotique Chirurgicale organisé à Strasbourg, le Dr Alain Garcia de l’IHU et son homologue Johannes Horsch du Fraunhofer IPA en Allemagne ont présenté une expérience inédite : une procédure d’implantation d’aiguille assistée par robot, réalisée entre deux blocs opératoires distants de 115 kilomètres, en temps réel, avec retour haptique. Le chirurgien opérant à distance ne voyait pas seulement ce que faisait le robot — il le sentait. La résistance des tissus, transmise via les réseaux 5G et Wi-Fi 6, arrivait dans sa main avec une latence assez faible pour que le geste chirurgical reste cohérent. C’est la première fois qu’une telle démonstration transfrontalière avec retour haptique est réalisée entre la France et l’Allemagne. Ce n’est pas encore une procédure clinique sur patient. Mais c’est une preuve de concept qui change ce qu’on peut imaginer.
L’enjeu derrière tout cela n’est pas seulement technologique. En 2025, 4,9 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à des soins chirurgicaux sécurisés. Des régions entières manquent de chirurgiens formés. La téléchirurgie, couplée aux systèmes robotiques à haute précision, ouvre une possibilité concrète : un expert à Strasbourg opérant un patient en zone rurale africaine ou en Asie centrale, avec le même niveau de précision qu’en salle d’opération. Ce n’est pas une promesse abstraite — c’est l’objectif déclaré du Pr Marescaux lui-même, qui a rappelé en 2025 que l’opération Lindbergh n’était pas une performance, mais un premier pas vers l’équité chirurgicale mondiale.
L’équipe CAMMA de l’IHU, qui travaille sur l’intelligence artificielle appliquée à la chirurgie, a été distinguée à MICCAI 2025 — la principale conférence mondiale en chirurgie numérique. Ses travaux portent notamment sur la reconnaissance des phases opératoires, l’assistance en temps réel au chirurgien, et la détection automatique des anomalies peropératoires. Ce que développe Strasbourg, au fond, c’est une chirurgie augmentée — dans laquelle la machine n’opère pas à la place du chirurgien, mais lui donne des capacités qu’il n’aurait pas seul. La distinction est essentielle, et les chercheurs strasbourgeois y tiennent.
