Debout sur la terrasse de l’observatoire du Champ de Glace Columbia, en Alberta, un couple de retraités américains pointe son téléphone vers le glacier Athabasca. Les balisages rouges dans la glace indiquent les limites du glacier telles qu’elles étaient en 1890, en 1950, en 1990. Chaque repère est plus loin du bord actuel. Le guide explique que le glacier recule d’environ cinq mètres par an, qu’il a perdu 60% de son volume depuis le début du XXe siècle. Le couple hoche la tête, prend ses photos, monte dans le bus, et rentre à l’hôtel. Ils sont venus le voir avant qu’il disparaisse. Ils ne sont pas les seuls : 2,5 millions de personnes font le même trajet chaque année.
C’est le paradoxe central du tourisme de la dernière chance, et il n’a pas de solution propre. Des voyageurs sincèrement préoccupés par la disparition de ces paysages y contribuent par le simple fait de s’y rendre. Les avions brûlent du kérosène. Les bateaux de croisière rejettent des eaux usées. Les sentiers battus par des millions de semelles tassent un sol que mettront des décennies à se reconstituer. Le tourisme représente entre 8 et 10% des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon une étude publiée dans Nature Climate Change. Une fraction significative de ces émissions provient précisément de voyages vers des sites fragilisés par le réchauffement climatique que ces mêmes émissions produisent.

La Grande Barrière de Corail est l’exemple le plus souvent cité, probablement parce que le décalage entre l’imaginaire et la réalité y est le plus brutal. Chaque année, 3,4 millions de touristes arrivent en Australie pour voir ce que les guides décrivent encore comme l’un des écosystèmes les plus riches du monde. Ce qu’ils voient, selon l’année et la section visitée, peut ressembler à cela.
Mais 2024 a enregistré le cinquième épisode de blanchissement massif depuis 2016 — le plus étendu dans l’histoire documentée du récif. Des sections entières sont blanches ou brunes, vidées des algues symbiotes qui leur donnaient couleur et vie. Le tourisme génère 6,4 milliards de dollars australiens par an pour les communautés locales qui en dépendent. Sans cette économie, il n’y aurait probablement pas les ressources pour financer la recherche et les programmes de restauration qui existent. C’est exactement le type d’équation impossible que le tourisme de la dernière chance produit partout où il s’installe.
Les Maldives illustrent une dimension légèrement différente du problème. L’archipel culmine en moyenne à 1,5 mètre au-dessus du niveau de la mer. La montée des eaux n’est pas un scénario hypothétique pour les Maldiviens : c’est une réalité administrative qui pousse le gouvernement à construire des îles artificielles surélevées et à négocier des droits de résidence avec des pays voisins pour une population potentiellement déplacée. Le tourisme y est simultanément la principale source de revenus du pays et l’un des contributeurs — indirects mais réels — à la pression qui pèse sur ses récifs côtiers, ses eaux et ses fonds marins. Les bateaux privés des complexes de luxe abîment les patates de corail. L’afflux de déchets dans des îles sans infrastructure de traitement suffisante crée des problèmes visibles. Et pourtant, sans le tourisme, les fonds nécessaires à la gestion environnementale n’existeraient tout simplement pas.
Il serait tentant de conclure que ce type de tourisme est intrinsèquement mauvais et devrait être découragé. Mais la réalité est plus nuancée, et les chercheurs qui travaillent sur ce sujet depuis Raynald Harvey Lemelin soulignent un point important : le tourisme de la dernière chance, lorsqu’il est bien encadré, peut générer une conscience politique et un soutien public que la communication scientifique seule n’obtient pas. Les personnes qui ont vu le glacier Athabasca reculer avec leurs propres yeux votent différemment, donnent différemment, parlent différemment du changement climatique que celles qui n’ont regardé que des graphiques. Ce n’est pas une justification automatique de tout voyage. C’est une variable que la moralisation simple ignore.
