Il y a quelque chose de glaçant dans la manière dont la présence russe en Afrique s’est installée ces dernières années. Pas d’invasion spectaculaire, pas de conférence de presse triomphante. Juste des avions qui atterrissent à Bamako, des convois qui traversent Bangui, des hommes en treillis sans insignes nationaux qui s’installent dans des bases militaires que les Français venaient de quitter. La transition s’est faite presque en silence. Et pourtant, en 2026, les mercenaires liés au groupe Wagner et à sa nouvelle façade officielle, l’Africa Corps, opèrent désormais dans dix-huit pays africains. Avec, semble-t-il, une impunité qui fait grincer des dents jusque dans les couloirs de l’ONU.

Le contexte de cette expansion mérite d’être posé. Wagner, à l’origine, n’était officiellement qu’une société militaire privée, dirigée jusqu’en 2023 par Evgueni Prigojine. Sa mort dans un crash aérien suspect, peu après sa rébellion avortée contre Moscou, aurait pu mettre fin au modèle. C’est en réalité l’inverse qui s’est produit. Le Kremlin a récupéré l’infrastructure, l’a rebaptisée Africa Corps, et l’a placée sous l’autorité directe du Ministère russe de la Défense. La structure est plus institutionnelle, mais le terrain reste flou. Les hommes qui combattent en Afrique aujourd’hui ne sont ni totalement des mercenaires privés ni totalement des soldats officiels. Cette zone grise, c’est précisément ce qui fait leur efficacité.
| Fiche d’Information | Détails |
|---|---|
| Sujet | Présence des mercenaires russes liés au groupe Wagner et à l’Africa Corps en Afrique |
| Nouvelle structure | Africa Corps, intégré au Ministère russe de la Défense |
| Pays africains touchés | Au moins 18, incluant Mali, Burkina Faso, République centrafricaine, Libye |
| Activité principale | Soutien sécuritaire en échange de concessions minières |
| Ressources convoitées | Or, diamants, parfois uranium et bois précieux |
| Successeur direct du groupe Wagner | Africa Corps, après la mort d’Evgueni Prigojine en 2023 |
| Sources d’enquête | Rapports d’experts de l’ONU et organisations comme Amnesty International |
| Type d’abus documentés | Tortures, violences sexuelles, massacres de civils |
| Population civile affectée | Plusieurs milliers de morts documentés depuis 2022 |
| Stratégie russe affichée | Influence anti-occidentale, déni plausible |
| Coordination avec Moscou | Confirmée par diverses analyses internationales |
Le Mali en est l’exemple le plus discuté. Depuis le départ des forces françaises en 2022 et 2023, les autorités maliennes se sont tournées vers Moscou pour répondre à la menace djihadiste dans le nord du pays. Les résultats, après plusieurs années, sont au mieux ambigus. L’ONU et plusieurs ONG ont documenté des massacres de civils, notamment dans la région de Mopti, lors d’opérations conjointes entre l’armée malienne et des paramilitaires russes. Il est difficile de ne pas remarquer que la présence de ces forces n’a pas, dans les faits, stabilisé le pays. Les attaques se poursuivent, parfois à un rythme plus soutenu qu’avant.
Le modèle économique sous-jacent fonctionne, lui, avec une efficacité redoutable. En échange de leur soutien aux régimes en place, les sociétés liées à l’Africa Corps obtiennent des concessions minières d’une grande valeur. Or en République centrafricaine. Diamants au Soudan. Bois précieux dans certaines régions du Mali. Ces revenus alimentent à la fois les opérations russes en Afrique et, selon plusieurs enquêtes occidentales, l’effort de guerre en Ukraine. Il y a un sentiment, en lisant les rapports, que l’Afrique sert d’arrière-cour financière à un conflit européen qui, en apparence, n’a aucun lien avec elle.
Les abus documentés sont la partie la plus difficile à digérer de ce dossier. Les enquêteurs des Nations Unies ont, à plusieurs reprises, lié les paramilitaires russes à des actes graves. Tortures dans des centres de détention informels en République centrafricaine. Violences sexuelles signalées par des survivantes au Burkina Faso. Massacres ciblés de villages dans certaines régions reculées du Mali. Les éléments collectés sont souvent fragmentaires, parce que l’accès aux zones concernées reste extrêmement difficile pour les journalistes et les ONG. Mais le motif se répète, ce qui exclut largement l’hypothèse de bavures isolées.
Il y a un parallèle historique qu’on entend revenir dans plusieurs analyses, même s’il faut le manier avec précaution. Les compagnies militaires privées américaines en Irak, dans les années 2000, avaient agi avec une forme similaire d’opacité légale, et leurs débordements avaient fini par éclater au grand jour. La différence, c’est qu’il existait, en Occident, un cadre médiatique et judiciaire capable d’engager des poursuites. La structure russe actuelle, elle, fonctionne dans un environnement où l’accès à l’information est verrouillé, où les autorités locales sont souvent complices, et où les sanctions internationales restent largement symboliques.
L’aspect géopolitique du dossier est tout aussi inquiétant. La présence russe en Afrique permet à Moscou de gagner en influence diplomatique, parfois au détriment direct des positions européennes et américaines. Les votes africains à l’ONU sur les questions ukrainiennes en témoignent. Les images de drapeaux russes brandis dans les rues de Bamako ou de Niamey en disent long sur le glissement symbolique en cours. Pour une partie des opinions publiques africaines, lassées d’une présence française parfois perçue comme néocoloniale, le partenaire russe représente une alternative. Que cette alternative se fasse au prix d’abus contre les civils est une question que peu de dirigeants concernés veulent ouvrir publiquement.
Reste la question, lancinante, de l’impunité. À ce jour, aucun procès international d’envergure n’a été engagé contre les responsables des exactions documentées. La Cour pénale internationale dispose pourtant d’éléments. Les États occidentaux, eux, hésitent entre fermeté diplomatique et réalisme pragmatique. Pendant ce temps, les opérations continuent. Les mines tournent. Les convois roulent. Et dix-huit pays africains, peut-être plus à l’avenir, vivent désormais avec la présence d’une force étrangère qui ne porte pas d’uniforme officiel mais qui agit, sur le terrain, avec tous les pouvoirs d’une armée régulière. Ce que ce modèle laissera derrière lui, dans dix ou quinze ans, fait partie des questions les plus inconfortables de la décennie qui s’ouvre.
