Dans les couloirs du Secrétariat de l’ONU au bord de l’East River à New York, il y a une expression que les fonctionnaires utilisent depuis quelques années avec une fréquence croissante : « le statu quo est intenable. » Elle n’est pas venue d’un journaliste d’investigation ou d’un critique extérieur. Elle est venue d’António Guterres lui-même, dans des discours, des mémos de réforme, et des déclarations à la presse. Ce n’est pas une fuite. C’est pire : c’est une admission publique, par le plus haut dirigeant de l’organisation, que quelque chose ne fonctionne plus comme prévu.
L’ONU de 2026 n’est pas l’ONU de 1945, ni même celle de 2000. Elle opère dans un environnement géopolitique que ses architectes originels n’avaient pas anticipé sous cette forme : un Conseil de sécurité où les cinq membres permanents ont des intérêts suffisamment divergents pour que le droit de veto bloque systématiquement l’action collective sur les conflits les plus meurtriers. La guerre au Soudan. Les crises au Moyen-Orient. Le conflit en Ukraine. Dans chacun de ces dossiers, le Conseil de sécurité a été incapable d’adopter des résolutions contraignantes parce qu’un ou plusieurs membres permanents y ont fait obstacle. Ce n’est pas un dysfonctionnement accidentel. C’est le fonctionnement normal d’une institution conçue pour le consensus entre grandes puissances dans un monde où le consensus entre grandes puissances est devenu rare.

La crise budgétaire ajoute une dimension pratique à ce blocage structurel. Les États-Unis, premier contributeur de l’organisation, ont accumulé des retards de paiement qui ont poussé l’ONU plusieurs fois à la limite d’une crise de liquidité. Des postes ont été supprimés. Des programmes ont été réduits. Certaines agences opèrent en mode de rationnement chronique. Le processus UN80 — lancé en 2025 à l’occasion du 80e anniversaire de l’organisation — est officiellement présenté comme un exercice de réforme ambitieux. Dans les documents internes que les journalistes ont eu accès, le ton est plus anxieux : comment faire plus avec moins, comment prioriser quand tout est urgent, comment maintenir la crédibilité institutionnelle quand les moyens opérationnels s’amenuisent.
Ce qui est frappant dans cette situation, c’est le contraste entre la paralysie des organes politiques de l’ONU et la vitalité continue de ses agences humanitaires et de développement. Le Programme alimentaire mondial nourrit des millions de personnes dans des zones de conflit que les gouvernements nationaux ont abandonnées ou ne peuvent pas atteindre. L’UNICEF maintient des programmes de vaccination, de nutrition et d’éducation dans des environnements où aucun autre acteur international n’a ni la présence ni la capacité de substitution. Les agences spécialisées — OMS, PNUE, HCR — continuent de produire des données, des normes, des cadres de référence que les États membres utilisent, même quand ils prétendent ignorer l’ONU dans leurs discours politiques.
La question de l’utilité de l’ONU en 2026 mérite donc d’être posée avec plus de nuance que sa formulation provocatrice ne le suggère. L’ONU comme mécanisme de résolution des conflits entre grandes puissances est effectivement dans une impasse profonde. L’ONU comme infrastructure humanitaire et normative mondiale reste indispensable, même imparfaite. Ce ne sont pas deux institutions différentes — c’est la même organisation qui fait les deux choses simultanément, avec des résultats très inégaux selon le domaine.
Guterres a dit ouvertement que le respect du droit international s’effiloche. Ce n’est pas un avertissement qu’un Secrétaire général formule légèrement — la fonction commande en général une diplomatie de la retenue. Si le chef de l’organisation dit publiquement que les normes fondamentales que l’ONU est censée garantir sont en train de se déliter, c’est qu’il évalue la situation assez sérieusement pour estimer que le silence serait pire que la franchise.
L’ONU ne va pas disparaître. Aucun de ses membres — même les plus critiques — n’a proposé d’alternative crédible, parce qu’il n’en existe pas. Mais l’institution qui émergera de cette période de tension budgétaire, de blocage politique, et de réforme interne forcée ressemblera peut-être moins à celle qu’on imaginait en 1945, et plus à quelque chose qu’on n’a pas encore clairement défini. Ce flou-là n’est pas rassurant pour ceux qui ont besoin d’elle le plus.
