Dans les couloirs du ministère des Sciences à Whitehall, quelqu’un a eu l’idée de connecter les dossiers médicaux du NHS, les fichiers scolaires, les données des conseils locaux et les registres fiscaux en un seul endroit. L’intention déclarée est bonne. La mise en œuvre soulève des questions que les fonctionnaires qui ont conçu le projet n’ont peut-être pas entièrement anticipées.
La National Data Library britannique n’est pas, techniquement, une nationalisation des données privées des citoyens. Le gouvernement tient à ce point avec soin. Ce qu’il propose est de regrouper des données que les administrations publiques détiennent déjà séparément — votre dossier médical au NHS, vos relevés d’imposition à HMRC, les interventions des services sociaux de votre commune — et de les rendre accessibles de façon centralisée à des chercheurs, des agences gouvernementales, et potentiellement des entreprises d’intelligence artificielle travaillant sur des projets d’intérêt public. La nuance est importante. Le résultat pratique l’est davantage.

L’argument en faveur du projet est sérieux et mérite d’être entendu sans caricature. Les données de santé britanniques, fragmentées entre des centaines de systèmes locaux qui ne communiquent pas entre eux, coûtent des vies concrètes. Un médecin généraliste à Birmingham n’a pas accès aux antécédents psychiatriques d’un patient traité à Manchester. Un travailleur social ne voit pas les signaux scolaires qui indiquent qu’un enfant vit une situation difficile à la maison. Connecter ces données, de façon sécurisée et avec des règles strictes, permettrait une détection précoce des problèmes que le cloisonnement administratif actuel rend impossible. C’est un argument concret, pas rhétorique.
L’argument économique est plus ambigu. Le gouvernement avance que centraliser des données de haute qualité produites par le secteur public attirerait des entreprises d’IA cherchant à entraîner leurs modèles sur des données réelles et diversifiées. En théorie, cela pourrait générer de la croissance et garder la recherche en IA sur le territoire britannique plutôt que de laisser des entreprises américaines ou chinoises construire leurs avantages concurrentiels sur des données que les contribuables britanniques ont financées. En pratique, il est difficile de ne pas se demander où s’arrête « l’intérêt public » et où commence l’intérêt commercial des partenaires privés que le gouvernement inviterait inévitablement dans ce système.
Le précédent qui revient dans les discussions est celui de 2021, quand le NHS avait annoncé le partage des données de santé de millions de patients britanniques avec des tiers commerciaux dans le cadre du programme GP Data. La contestation avait été massive — des millions de patients s’étaient opposés au partage de leurs données, et le programme avait été suspendu. Ce souvenir est présent dans toutes les conversations sur la National Data Library. Il illustre ce que les défenseurs des droits numériques appellent le mission creep : le glissement progressif de données collectées dans un cadre précis et consenti vers des usages que les citoyens n’avaient pas anticipés ni approuvés.
L’Information Commissioner’s Office, le régulateur britannique des données, est théoriquement le gardien du cadre légal. Mais les organisations comme Big Brother Watch et l’Open Rights Group soulèvent une question que le cadre légal seul ne résout pas : la confiance. Les systèmes de données centralisés ne sont pas dangereux parce que les fonctionnaires qui les conçoivent ont de mauvaises intentions. Ils sont dangereux parce qu’ils créent des infrastructures qui persistent au-delà des gouvernements qui les ont construites, et qui peuvent être utilisées différemment par des administrations futures avec d’autres priorités.
