Il y a un mot qui revenait sans cesse, ces dernières années, dès qu’on évoquait la Turquie au sein de l’OTAN : ambiguïté. Membre depuis 1952, deuxième armée de l’Alliance, contrôlant les détroits stratégiques entre mer Noire et Méditerranée — et pourtant perpétuellement soupçonnée de flirter avec Moscou. Ce récit, longtemps dominant, semble aujourd’hui s’effriter. Pas complètement. Mais suffisamment pour surprendre ceux qui suivent Ankara depuis longtemps.
Le symbole le plus frappant de ce changement reste discret, presque passé inaperçu en Occident. En décembre 2025, Erdoğan aurait demandé à Vladimir Poutine de reprendre les systèmes S-400 que la Turquie avait achetés en 2017 — cette acquisition qui, à l’époque, avait provoqué l’exclusion d’Ankara du programme F-35 et déclenché des sanctions américaines. Les missiles n’ont d’ailleurs jamais été pleinement opérationnels. Il se murmure même qu’ils pourraient être revendus à un pays du Golfe, une manœuvre qui ouvrirait la voie à un retour turc dans le programme F-35. Rien n’est encore signé. Mais la direction semble claire.

Ce qui rend cette histoire intéressante, c’est qu’elle contredit presque tout ce qu’on croyait savoir sur la politique étrangère turque. Depuis des décennies, chaque friction entre Ankara et Washington déclenchait les mêmes commentaires inquiets : « l’Occident a perdu la Turquie. » C’est arrivé en 2003, avec le refus du parlement turc de laisser passer les troupes américaines vers l’Irak. Puis en 2017, avec l’achat des S-400. Pourtant, à chaque fois, la Turquie a fini par revenir dans le giron atlantique — parfois lentement, parfois de manière presque abrupte.
Le sommet de l’OTAN organisé à Ankara début juillet a confirmé cette tendance, sans pour autant l’officialiser complètement. Des analystes présents ont noté que la relation entre Ankara et ses alliés européens semblait plus solide qu’elle ne l’a été depuis des années. Il y a une logique derrière cela : sécuriser le flanc sud de l’Alliance, protéger la mer Noire, gérer les crises régionales — tout cela nécessite une Turquie engagée, pas isolée. Bruxelles semble l’avoir compris, même si certains diplomates gardent, en privé, une certaine méfiance.
Sur le plan industriel, le rapprochement est déjà tangible. L’entreprise turque de drones Baykar a signé, en juin 2025, un accord avec l’italien Leonardo pour créer une coentreprise dédiée aux technologies sans pilote. La Turquie a également commandé plusieurs dizaines d’avions Eurofighter Typhoon — un geste qui, il y a cinq ans, aurait semblé impensable pour un pays encore attaché à ses fournisseurs russes. On sent, dans ces mouvements, une volonté délibérée de reconstruire des ponts industriels avec l’Europe.
Il subsiste néanmoins des zones de tension bien réelles. Le dossier chypriote, les différends maritimes avec la Grèce, la présence turque en Syrie sans consensus préalable avec l’Alliance — rien de tout cela n’a disparu. Et sur le plan intérieur, Freedom House continue de classer la Turquie parmi les pays « non libres, » pointant l’arrestation d’Ekrem İmamoğlu en mars 2025 comme un signal préoccupant pour Bruxelles. La réconciliation stratégique n’efface pas les inquiétudes démocratiques.
