Dans les vergers de pommiers de la province du Sichuan, en Chine, des hommes et des femmes passent leurs journées à polliniser des fleurs une par une, armés de petits pinceaux et de boîtes de pollen récoltées à la main. Ce n’est pas une tradition ancienne ni une pratique artisanale choisie. C’est une nécessité qui s’est imposée progressivement depuis que les populations d’abeilles sauvages de la région ont effondré sous l’effet combiné des pesticides et de la perte d’habitat. Le résultat est visible : les rendements sont plus bas, les coûts de production plus élevés, et les vergers qui ne peuvent pas se permettre la main-d’œuvre pour cette pollinisation manuelle produisent des récoltes insuffisantes. Ce qui se passe dans le Sichuan n’est pas un cas isolé. C’est peut-être un aperçu de ce qui attend d’autres régions agricoles.
Le déclin des insectes pollinisateurs est documenté depuis plusieurs décennies avec une précision croissante. Une étude publiée en 2017 dans PLOS ONE avait mesuré un recul de 75 % de la biomasse d’insectes volants dans des réserves naturelles allemandes sur une période de vingt-sept ans — des zones protégées, sans usage agricole direct dans leur périmètre immédiat. Ce chiffre avait frappé les esprits précisément parce qu’il concernait des zones théoriquement à l’abri des pressions les plus directes. Si le déclin est aussi sévère dans les réserves, que se passe-t-il dans les paysages agricoles ordinaires où les insecticides sont présents en continu ?

La connexion entre la disparition des insectes et la sécurité alimentaire est réelle et documentée, même si elle mérite d’être décrite avec précision plutôt qu’avec apocalyptisme. Environ 75 % des cultures alimentaires mondiales dépendent partiellement ou totalement de la pollinisation par les insectes — fruits, légumes, oléagineux, légumineuses.
Le blé et le riz, qui constituent la base calorique de la majorité de l’humanité, sont des plantes à pollinisation principalement anémophile et ne dépendent pas des abeilles. Mais les amandes, les pommes, les cerises, les fraises, les avocat et des dizaines d’autres cultures commerciales dépendent largement de la pollinisation entomophile. Une réduction significative de ces pollinisateurs ne produit pas une famine immédiate — mais elle produit des rendements plus bas, des prix plus élevés, et une alimentation moins diversifiée, ce qui frappe en premier les populations qui consacrent déjà une part importante de leurs revenus à se nourrir.
Les causes du déclin sont connues et agissent en synergie. Les néonicotinoïdes — une classe de pesticides systémiques qui pénètrent dans tous les tissus de la plante, y compris le nectar et le pollen — ont été identifiés par l’EFSA et d’autres agences comme particulièrement nocifs pour les abeilles, altérant leur navigation, leur mémoire et leur capacité de reproduction même à des doses sub-létales. L’Union Européenne a interdit leur usage sur certaines cultures en plein air depuis 2018, mais ils restent autorisés dans de nombreux pays et continuent d’être utilisés dans des contextes dérogatoires en Europe.
La perte d’habitat — disparition des prairies naturelles, artificialisation des bords de champs, intensification des monocultures qui réduisent la diversité florale disponible — aggrave l’exposition des pollinisateurs à ces pressions chimiques en les privant des ressources alternatives qui leur permettraient de maintenir des populations robustes.
Le dérèglement climatique ajoute une troisième variable que les écologues appellent désynchronisation phénologique. Les plantes fleurissent plus tôt au printemps sous l’effet du réchauffement, mais l’émergence des pollinisateurs qui leur correspondent n’a pas nécessairement suivi le même rythme d’adaptation. Quand une espèce d’abeille sauvage émerge de son hibernation deux semaines après que les fleurs dont elle dépend ont terminé leur floraison, la rencontre n’a pas lieu. Ce type de désajustement, multiplié sur des centaines d’espèces et de régions, fragilise progressivement les services de pollinisation que la faune entomologique assure gratuitement depuis des millions d’années.
