Sur les coteaux calcaires de la Dordogne, à quelques kilomètres de la frontière avec la Haute-Vienne, des chercheurs ont disposé de petites coupelles colorées dans l’herbe — bleues, jaunes, blanches — remplies d’eau avec une goutte de liquide vaisselle. Le protocole est simple, presque artisanal dans son apparence. Quarante-huit heures plus tard, les coupelles contiennent des insectes. Des abeilles sauvages, principalement, qui se sont posées attirées par les couleurs reproduisant celles des fleurs du territoire. Les échantillons sont récupérés, étiquetés avec soin, envoyés à l’OPIE pour identification. Et les résultats, compilés sur 15 sites du Parc naturel régional Périgord-Limousin pour l’année 2022, ont réservé quelques surprises aux équipes scientifiques : 146 espèces d’abeilles sauvages différentes identifiées en un seul territoire.
Ce chiffre mérite d’être posé dans son contexte pour qu’on comprenne ce qu’il dit. La France compte environ 1 000 espèces d’abeilles sauvages au total. Le Périgord-Limousin, territoire à cheval sur la Haute-Vienne et la Dordogne, en concentre donc une fraction significative sur un espace géographique relativement restreint. Ce n’est pas une coïncidence — c’est le résultat d’une mosaïque de milieux naturels peu homogènes : prairies de fauche, landes à bruyères, coteaux calcaires, haies bocagères — chaque type d’environnement hébergeant ses propres cortèges d’espèces avec des préférences florales et des comportements de nidification distincts.

L’espèce la plus abondante dans les relevés 2022 est Lasioglossum morio, une petite abeille solitaire discrète, noire à reflets métalliques, dont le nom ne dit rien au grand public mais que les entomologistes reconnaissent comme un indicateur fiable des milieux ouverts bien conservés. Sa présence dominante dans les comptages est en soi une information : elle suggère que les zones surveillées offrent encore les conditions de base nécessaires à sa reproduction. D’autres espèces, présentes en nombres plus faibles, ne se trouvent qu’à un seul site de surveillance — un signalement par un individu unique — rappelant que la rareté peut se cacher dans des données qui ressemblent à première vue à une histoire positive.
Les chercheurs du laboratoire BIOGECO de l’INRAE ont noté quelque chose d’intéressant dans la comparaison des sites. La composition spécifique des prairies de Haute-Vienne diffère de celle des coteaux calcaires de Dordogne, elle-même distincte de celle des landes à bruyères. Ce n’est pas surprenant pour un spécialiste — chaque type de milieu structure sa propre communauté d’abeilles en fonction des ressources florales disponibles et des substrats de nidification accessibles. Mais c’est une donnée utile précisément parce qu’elle montre que la diversité observée n’est pas uniforme : elle reflète la structure du paysage, et donc potentiellement ses fragilités.
Il serait tentant, en lisant ces chiffres, d’y voir un signal rassurant sur la santé des pollinisateurs dans la région. Et il y a quelque chose de réel dans cette lecture — le Périgord-Limousin présente une richesse que bien d’autres territoires français auraient du mal à produire dans les mêmes conditions de surveillance. Mais les chercheurs impliqués dans ce programme sont prudents dans leurs conclusions, et à raison. La surveillance permet d’observer, pas de conclure à une protection durable. Les abeilles sauvages restent parmi les organismes les plus sensibles aux modifications chimiques et physiques de leurs milieux de vie. Une exposition aux néonicotinoïdes, même à des doses subléthales, affecte leur orientation, leur capacité d’apprentissage, leur reproduction. Les sols du Périgord-Limousin ne sont pas immunisés contre ces pressions.
