Dans un appartement parisien du onzième arrondissement, une musicienne indépendante ouvre son tableau de bord DistroKid un vendredi soir. Elle a sorti un EP en mars, a reçu des critiques correctes dans quelques médias spécialisés, et ses morceaux ont été partagés sur plusieurs comptes Instagram avec des audiences combinées dans les dizaines de milliers. Elle regarde les chiffres cumulés pour les quatre derniers mois. Soixante-douze mille streams. Son revenu Spotify pour la période : cent quatre-vingt-neuf euros. Pas encore assez pour couvrir les frais d’enregistrement.
Le modèle économique du streaming musical n’est pas une arnaque au sens technique du terme. Spotify et Apple Music versent bien de l’argent aux ayants droit en proportion des écoutes générées. Le problème est structurel, intégré dans la façon dont la redistribution est construite, et il produit des effets qui pénalisent systématiquement les artistes indépendants au profit des catalogues des grandes maisons de disques.

Le système pro-rata est la mécanique centrale. Chaque mois, la totalité des revenus d’abonnement collectés par Spotify — plus de 600 millions d’euros à l’échelle mondiale — est versée dans une réserve commune. Cette réserve est ensuite redistribuée entre tous les ayants droit en proportion de leur part dans le total des écoutes mondiales.
Ce qui semble équitable en apparence produit une concentration massive en pratique : les 1 % d’artistes les plus streamés — Drake, Taylor Swift, Bad Bunny et quelques centaines d’autres — captent une part écrasante du total, simplement parce que leur volume d’écoutes domine le dénominateur. Un abonné qui écoute exclusivement du jazz indépendant toute la semaine contribue en réalité à payer Taylor Swift, parce que l’argent ne suit pas l’auditeur — il suit le ratio global.
La question des participations que les trois grandes maisons de disques — Universal, Sony, Warner — détiennent dans Spotify depuis ses premières années d’existence est celle qu’on évoque rarement dans les débats publics sur la rémunération des artistes. Ces participations ont été obtenues en échange des droits d’exploitation du catalogue des majors au moment où Spotify n’avait pas encore les moyens de payer des avances importantes. Résultat : les labels qui sont censés négocier la meilleure rémunération possible pour leurs artistes ont également intérêt à ce que la valeur de leur participation dans la plateforme augmente — ce qui n’est pas nécessairement aligné avec le fait d’exiger des tarifs par stream plus élevés. Ce conflit d’intérêts est structurel, pas accidentel.
Les playlists éditoriales sont le mécanisme d’exposition le plus important sur ces plateformes — être placé dans « Today’s Top Hits » ou « Rap Caviar » peut multiplier les écoutes d’un titre par des facteurs de dix ou cent en quelques jours. Le processus de sélection de ces playlists est opaque. Spotify a introduit le « Discovery Mode », un programme qui permet aux labels et distributeurs d’augmenter la visibilité algorithmique d’un titre en acceptant un tarif par stream réduit — une option immédiatement baptisée « pay-to-play » par les défenseurs des artistes indépendants, qui n’ont pas les budgets promotionnels nécessaires pour participer à cette surenchère. Là encore, ceux qui ont le plus à y gagner sont ceux qui ont déjà le plus de ressources.
L’alternative qui circule dans les milieux de l’industrie musicale depuis plusieurs années est le modèle user-centric — un système où l’abonnement de chaque utilisateur est redistribué uniquement entre les artistes qu’il a effectivement écoutés ce mois-là. Deezer l’a expérimenté en France sous le nom d’Artist-Centric Model. SoundCloud a adopté une version similaire. Les simulations montrent que ce modèle augmenterait les revenus des artistes de niche et des indépendants tout en réduisant marginalement ceux des plus gros catalogs. C’est précisément pourquoi son adoption généralisée progresse lentement : les parties qui auraient le plus à perdre sont celles qui ont le plus d’influence dans les négociations avec les plateformes.
