En mai 2023, un artiste allemand nommé Boris Eldagsen a soumis une image aux Sony World Photography Awards dans la catégorie open créative. L’image montrait deux femmes dans un clair-obscur qui évoquait les portraits photographiques du milieu du vingtième siècle — une composition visuellement convaincante, émotionnellement chargée, techniquement maîtrisée. Le jury l’a récompensée. Eldagsen a alors refusé le prix en public, expliquant qu’il avait soumis une image générée par intelligence artificielle précisément pour tester si les jurys étaient capables de faire la distinction. Ils ne l’avaient pas faite.
Cet épisode n’a pas mis fin au débat — il en a été le détonateur. Depuis, la question de savoir si une image produite par un modèle génératif peut légitimement concourir dans les mêmes catégories qu’une photographie capturée par un être humain a traversé salles de rédaction, académies des arts visuels, et comités de jurys du monde entier. La réponse n’est pas unanime. Elle n’est pas simple. Et elle dit quelque chose sur ce que les sociétés décident de valoriser quand elles récompensent une image.

Le prix Pulitzer de photojournalisme, lui, a maintenu une position claire. Les œuvres éligibles doivent être des photographies authentiques, capturées par des journalistes humains, dont l’intégrité visuelle peut être vérifiée. Aucune image générée par IA n’a remporté un Pulitzer, et les règles en vigueur sont conçues précisément pour éviter que cela se produise. La distinction n’est pas cosmétique. Le photojournalisme repose sur un pacte implicite avec le lecteur : ce que vous voyez s’est passé, quelqu’un y était, quelqu’un a appuyé sur le déclencheur au bon moment dans des conditions souvent dangereuses. Une image générée par IA, même parfaitement réaliste, rompt ce pacte à la racine.
Ce que l’incident Eldagsen a mis en lumière, c’est que ce pacte n’est pas automatiquement protégé par les institutions. Les jurys de concours photographiques — même des jurys professionnels — peuvent ne pas voir la différence entre une image de synthèse de haute qualité et une photographie analogique. Ce n’est pas une critique de leur compétence. C’est une constatation sur la qualité des systèmes génératifs actuels, qui ont appris à reproduire les codes visuels de la photographie humaniste avec une précision troublante. L’image d’Eldagsen ressemblait à une photographie parce qu’elle avait été entraînée sur des milliers de photographies. L’imitation était fonctionnelle.
Le terme « promptographie » a commencé à circuler dans les milieux artistiques comme proposition de catégorisation distincte — une façon de reconnaître que la création à partir d’une invite textuelle est une pratique créative réelle, qui demande de la maîtrise et de la sensibilité, sans pour autant la confondre avec la capture photographique au sens traditionnel. La distinction est légitime. Un prompt bien conçu peut produire une image d’une puissance visuelle indéniable. Cela ne signifie pas que le processus est identique à celui d’un photographe de guerre qui se place à un endroit précis au moment précis pour capturer quelque chose qui ne se reproduira pas.
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à observer ce débat se déployer, en sachant que chaque génération précédente d’artistes photographiques a vécu sa propre version de ce questionnement. L’arrivée du numérique, puis de Photoshop, puis de la retouche algorithmique — chaque étape a soulevé des questions sur ce qui constitue l’authenticité d’une image et sur ce qu’un jury est censé récompenser. Le photojournalisme s’est doté de chartes déontologiques précises sur la manipulation post-capture. Les concours artistiques ont des règles différentes, plus ouvertes à l’expérimentation. La tension entre les deux n’est pas une anomalie — c’est une caractéristique permanente d’un domaine où la technique et l’art se côtoient depuis ses origines.
Ce qui change avec l’IA générative, c’est l’absence totale de présence physique au moment de la « création » de l’image. Un photographe, même utilisant les outils numériques les plus avancés, était là. Il a fait un choix de lieu, de moment, de cadrage. L’image porte la trace de sa présence. Une image générée par un modèle ne porte que la trace des données sur lesquelles le modèle a été entraîné — et de la prompt de celui qui l’a demandée. Ce n’est pas rien. Mais c’est différent. Et les institutions qui décernent des prix ont raison de traiter cette différence comme telle.
