Au large de l’île d’Yeu, par temps clair, on commence à apercevoir les premières éoliennes en mer depuis les côtes vendéennes. Ce sont les turbines du parc Yeu-Noirmoutier, l’un des premiers parcs offshore français à être entré en phase opérationnelle, et leur présence — discrète depuis le rivage mais bien réelle dans les données de production — illustre mieux que n’importe quel discours politique ce que la France a mis des années à construire sur l’eau.
Ce contexte rend le nouveau mégaappel d’offres de la CRE d’autant plus significatif. En fusionnant onze projets précédemment planifiés en un seul lot de 10 GW — moitié éolien posé, moitié éolien flottant — l’État français tente de rattraper un retard qui, objectivement, commence à devenir difficile à justifier. Le Danemark, le Royaume-Uni, l’Allemagne : ces pays ont construit leurs capacités offshore pendant que la France accumulait les procédures, les recours et les délais. Avec cet appel d’offres unique, la logique change.

La distinction entre éolien posé et éolien flottant mérite d’être soulignée. L’éolien posé est une technologie mature, déployée sur des fonds marins peu profonds. L’éolien flottant, en revanche, ouvre des zones beaucoup plus profondes, en particulier sur la façade méditerranéenne où les fonds descendent rapidement. La France parie sur les deux en même temps, ce qui est ambitieux mais cohérent avec la géographie de ses côtes. Il n’est pas certain que les capacités industrielles européennes puissent suivre ce rythme simultané — c’est là une vraie question que personne n’a encore résolue.
Le critère de sourcing européen intégré dans l’appel d’offres est peut-être l’élément le plus politiquement chargé. En défavorisant les fabricants extra-européens — lire : en limitant l’accès aux composants chinois dont la filière mondiale d’éolien offshore est largement dépendante — la France fait un choix de souveraineté industrielle qui augmente mécaniquement les coûts à court terme. L’objectif de prix de référence inférieur à 100 €/MWh sera difficile à atteindre dans ce cadre, selon plusieurs acteurs du secteur. Il est possible que le gouvernement ait accepté cette tension comme un investissement à long terme dans la supply chain européenne, mais la pression sur les candidats sera réelle.
Ce qui change fondamentalement par rapport aux appels d’offres précédents — comme AO7, resté sans attributaire — c’est le format lui-même. La rationalisation en un seul lot massif simplifie la procédure pour les consortiums, réduit les incertitudes réglementaires et envoie un signal de volume aux industriels qui hésitaient à engager des capacités de fabrication en Europe. Un signal de cette taille, c’est ce dont la filière avait besoin pour planifier des usines, recruter des ingénieurs et commander des aciers spéciaux en quantité.
La date limite de dépôt des offres est fixée au 12 octobre 2026. Les résultats sont attendus avant la fin de l’année ou début 2027. D’ici là, les opérateurs — TotalEnergies, EDF Renouvelables, Vattenfall, Iberdrola et d’autres — auront à construire des consortiums solides, à sécuriser des capacités de production et à soumettre des offres crédibles sur des projets qui ne seront pas opérationnels avant 2030 au plus tôt.
La révolution énergétique promise se fera donc attendre encore quelques années. Mais le cadre, pour une fois, semble en place.
