À Dunkerque, sur un terrain industriel face à la mer du Nord, des grues montaient encore les structures d’acier d’une gigafactory il y a quelques mois. Le chantier, imposant dans le paysage portuaire plat et venteux du Nord, était censé incarner l’ambition industrielle française dans la transition électrique. Pendant ce temps, à l’autre bout de l’Atlantique, des usines comparables s’ouvraient au rythme d’une tous les quelques trimestres — souvent en quelques mois seulement, grâce à des permis accélérés et surtout grâce à un chèque fédéral qui changeait fondamentalement le calcul des industriels.

C’est exactement ce qu’a fait l’Inflation Reduction Act américain depuis son adoption en 2022. La loi a glissé discrètement dans le code fiscal un crédit de production de 35 dollars par kilowattheure de capacité de cellules de batteries fabriquées sur le sol américain. Pour une usine d’un gigawattheure par an, cela représente 35 millions de dollars annuels de soutien public — sans appel d’offre, sans dossier de subvention complexe, sans commission interministérielle. Il suffit de produire aux États-Unis. Tesla, Panasonic, LG Energy Solution : tous ont rapidement recalibré leurs décisions d’implantation en faveur des sites nord-américains. Ce n’était pas difficile à comprendre pourquoi.
L’Europe a mis du temps à mesurer l’ampleur du choc. Bruxelles, habituellement sourcilleuse sur les aides d’État au nom de la concurrence loyale, a fini par assouplir ses propres règles. La Commission a autorisé les États membres à aligner leurs subventions sur celles proposées par des pays tiers, dans le cadre d’un plan industriel baptisé Green Deal Industrial Plan.
Le mécanisme des IPCEI — ces projets industriels d’intérêt commun financés conjointement par plusieurs États membres — a permis d’injecter des milliards dans la chaîne de valeur de la batterie, avec des aides couvrant parfois plus d’un quart des coûts totaux d’un projet. Difficile de ne pas voir, dans cette évolution, une forme de capitulation pragmatique face à la puissance des incitations américaines.
Sauf que les chiffres restent brutaux à comparer. Les États-Unis devraient allouer environ 160 milliards de dollars de crédits d’impôt pour les cellules solaires et les batteries d’ici à la fin de la décennie. La capacité de fabrication de cellules en cours de développement côté américain dépasse le seuil des 1 000 GWh.
En Europe, les projections s’arrêtent autour de 600 GWh — un chiffre non négligeable, mais qui reflète un retard structurel difficile à rattraper rapidement. Et encore : une partie de cette capacité européenne reste hypothétique. Des projets ont été gelés ou abandonnés, notamment face à des coûts énergétiques qui restent deux à trois fois plus élevés qu’aux États-Unis dans certains pays.
Il y a une ironie dans cette course. L’Europe a été parmi les premières à fixer des objectifs ambitieux pour la fin du moteur thermique. C’est elle qui a lancé les grands appels d’offres, qui a subventionné les premières générations de voitures électriques, qui a imposé aux constructeurs des trajectoires de décarbonation serrées.
Et pourtant, c’est l’Amérique — avec un texte de loi de plus de 700 pages que peu d’élus avaient lus en détail avant de voter — qui a réussi à attirer la majorité des nouvelles capacités industrielles. Il est possible que l’Europe rattrape une partie de son retard d’ici 2030. Mais à condition que les autorisations de construire se simplifient, que les prix de l’électricité baissent, et que les États membres maintiennent leurs engagements financiers dans un contexte budgétaire de plus en plus contraint. Trois conditions qui ne sont pas toutes assurées.
