Le mercredi 1er avril 2026, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement et ministre déléguée à l’Énergie, était sur le plateau de TF1. Elle a déclaré qu’il n’y avait « aucun risque de rupture d’approvisionnement » et que « moins de 10 % des stations » connaissaient des difficultés. C’était techniquement faux au moment précis où elle parlait. Le service Vrai ou Faux de franceinfo a vérifié les chiffres publiés par le ministère de l’Économie lui-même : 14 % des stations étaient déjà en difficulté à cet instant. Le lendemain matin, le taux avait grimpé à 16 %. En vingt-quatre heures, le nombre de stations en rupture avait bondi de 20 %.
Ce chiffre de 16 % mérite d’être traduit en réalité concrète. Sur les 9 800 stations-service que compte la France, plus de 1 600 ne pouvaient plus distribuer au moins un carburant jeudi 2 avril. Le gazole était le produit le plus touché : un millier de stations en étaient complètement dépourvues, soit environ 10 % du réseau national. Fin février, avant le déclenchement du conflit au Moyen-Orient, on en comptait une soixantaine sur l’ensemble du territoire.

En cinq semaines, le nombre avait été multiplié par plus de seize. À Poitiers, dès le 30 mars, des stations rationnaient leurs ventes à 10 litres par personne. À Toulouse, plusieurs pompes étaient entièrement à sec les 28 et 29 mars. Des files d’attente au lever du jour, comme en 1974 ou en 2022 lors des grèves de raffineries — sauf que cette fois, les raisons ne sont ni sociales ni françaises.
La cause profonde est géopolitique et bien documentée. Le 28 février 2026, une offensive conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran a provoqué une quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, ce passage stratégique entre le golfe Persique et le golfe d’Oman par lequel transitent habituellement 20 à 25 % du pétrole mondial. Le cours du baril de Brent a dépassé 110 dollars, contre environ 70 avant le conflit.
Pour la France, l’exposition est particulièrement forte côté gazole : le pays importe 51 % du diesel qu’il consomme, dont 29 % en provenance directe du Proche-Orient. L’Agence internationale de l’énergie a bien libéré des stocks stratégiques — 14,5 millions de barils parmi les 100 millions de réserves disponibles — mais Fatih Birol, son directeur exécutif, a été clair dans un podcast CNBC : « Les stocks stratégiques réduisent la douleur. Ce n’est pas un remède. Le remède, c’est la réouverture du détroit d’Ormuz. »
À ce fond géopolitique s’est ajoutée une décision commerciale qui a involontairement amplifié la crise à l’échelle locale. TotalEnergies avait décidé de plafonner ses prix jusqu’au 7 avril : gazole à 2,09 euros le litre et essence à 1,99 euro dans ses 3 300 stations de métropole. Une initiative présentée comme un geste en faveur du pouvoir d’achat des automobilistes.
En pratique, elle a attiré un flux de clients bien supérieur à la capacité normale de livraison des dépôts, vidant les cuves plus vite que les camions-citernes pouvaient les remplir. Le syndicat Mobilians, qui représente les stations indépendantes, a précisé que ce n’était pas une pénurie nationale au sens strict — mais un déséquilibre logistique créé par la concentration de la demande vers les points les moins chers. Nuance utile, mais qui ne change rien pour l’automobiliste qui tourne depuis vingt minutes avec sa jauge dans le rouge.
Pour trouver du gazole, le réflexe à adopter est de consulter les outils en temps réel plutôt que de s’aventurer au hasard. Le portail officiel du gouvernement, prix-carburants.gouv.fr, oblige les gestionnaires de stations à déclarer leurs ruptures et leur niveau de stock immédiatement. Le site collaboratif Pénurie Carburant agrège à la fois ces données officielles et les signalements des internautes, permettant de voir en quasi-temps réel quelles pompes sont alimentées dans son secteur.
Concrètement, les stations des grandes surfaces — E. Leclerc, Intermarché, Carrefour, Super U — ont eu tendance à rester mieux approvisionnées pendant la crise, leurs dépôts étant souvent mieux stockés et leur réseau logistique plus réactif. Elles pratiquent aussi des prix inférieurs aux stations de marque en temps normal, ce qui les rend attractives sans l’effet de ruée paradoxale qu’a produit le plafonnement TotalEnergies.
