En janvier 2031, si tout se déroule comme prévu, la Station Spatiale Internationale s’abîmera dans l’océan Pacifique Sud, quelque part au-dessus du Point Nemo — le lieu le plus isolé de la surface du globe, à environ 2 700 kilomètres de toute terre habitée. Ce sera l’une des rentrées atmosphériques les plus complexes jamais orchestrées : 420 tonnes de structure aluminisée, de modules pressurisés et de panneaux solaires, guidées par un engin développé par SpaceX spécifiquement pour cette tâche, vers un point d’impact calculé au kilomètre près. Ce que ce moment représente dépasse largement l’ingénierie.
La NASA a confirmé la date de fin d’exploitation à fin 2030, et le Congrès américain a approuvé un contrat de 843 millions de dollars confié à SpaceX pour construire le véhicule de désorbitage dédié. L’ISS, assemblée entre 1998 et 2011, a été habitée de manière ininterrompue depuis novembre 2000 — vingt-cinq ans de présence humaine continue en orbite basse.

Elle a accueilli des astronautes de quinze nations différentes, servi de laboratoire pour des milliers d’expériences scientifiques en apesanteur, et survécu à des tensions géopolitiques considérables, notamment la guerre en Ukraine, qui a mis à rude épreuve la coopération russo-américaine dans l’espace sans jamais complètement la briser. Elle part maintenant à la retraite, non pas parce qu’elle a failli dans sa mission, mais parce que ses structures vieillissantes et ses systèmes de plus en plus fragiles ne peuvent plus garantir la sécurité opérationnelle au-delà de cette date.
Ce qui vient ensuite est beaucoup moins clair. La NASA a décidé de ne pas reproduire le modèle ISS — c’est-à-dire une station unique, massivement financée par des fonds publics, développée dans le cadre d’un partenariat international formel. À la place, elle mise sur des stations commerciales privées, auxquelles elle achèterait des capacités de recherche et des créneaux pour ses astronautes, comme elle achète aujourd’hui des vols à SpaceX et à Boeing. C’est une logique différente de tout ce que l’agence a fait jusqu’ici dans le domaine des stations orbitales, et il serait trop tôt pour affirmer qu’elle fonctionnera exactement comme prévu.
Plusieurs projets sont en compétition pour occuper cette niche. Axiom Space développe des modules commerciaux qui seront d’abord attachés à l’ISS avant de se détacher pour former une station autonome une fois la vieille structure retirée. Blue Origin et Sierra Space portent le projet Orbital Reef. Voyager Space collabore avec Airbus pour développer Starlab. Northrop Grumman travaille sur sa propre approche. Chacun de ces projets a reçu des financements de la NASA dans le cadre du programme Commercial Low Earth Orbit Development — mais aucun n’est encore construit, et les délais annoncés par certains acteurs paraissent optimistes aux observateurs qui suivent le secteur.
Il y a quelque chose d’assez singulier dans le fait que la succession de la structure la plus complexe jamais mise en orbite soit confiée à des entreprises privées dont les stations n’existent encore, pour la plupart, que sur des présentations PowerPoint et dans des ateliers de conception préliminaire. Cela ne signifie pas que le projet est voué à l’échec — SpaceX a démontré que le secteur privé peut accomplir en orbite ce que beaucoup considéraient comme réservé aux agences gouvernementales. Mais la transition entre l’arrêt de l’ISS fin 2030 et la mise en service opérationnelle d’une ou plusieurs stations de remplacement soulève une question que personne ne pose vraiment à voix haute : que se passe-t-il s’il y a un vide de plusieurs années entre les deux ?
La Russie, de son côté, a annoncé son intention de développer sa propre station nationale — ROSS, pour Russian Orbital Service Station — mais les calendriers russes dans le domaine spatial ont, ces dernières années, connu des retards significatifs. La Chine a sa propre station Tiangong, opérationnelle depuis 2022, et poursuit son programme spatial sur une trajectoire indépendante. Il est difficile de ne pas remarquer que la géographie orbitale de la prochaine décennie ressemble davantage à un éclatement qu’à la coopération internationale qui a caractérisé l’ère ISS.
Ce que l’humanité perdra le jour où l’ISS entrera dans l’atmosphère, c’est plus qu’une structure physique. C’est un modèle de coopération spatiale qui a survécu, avec des frictions, à trente ans de turbulences politiques entre ses nations fondatrices. Si ce qui le remplace est un ensemble de stations privées nationales ou commerciales fonctionnant en parallèle sans véritable coordination internationale, le changement de paradigme sera plus profond que les communiqués de presse ne le suggèrent.
