Il y a une statistique qui, à elle seule, résume assez bien l’ambiance économique de ces derniers mois : les dépôts de faillite personnelle aux États-Unis ont grimpé de 12,2% sur les douze mois se terminant en juin 2026, atteignant plus de 608 000 dossiers. Ce n’est pas encore le niveau catastrophique de 2010, quand 1,6 million de foyers avaient déposé le bilan pendant la crise financière. Mais la trajectoire, elle, ne trompe personne. Elle grimpe, régulièrement, depuis maintenant quatre années consécutives.
Ce qui rend cette hausse particulièrement inquiétante, c’est qu’elle ne ressemble en rien à un choc brutal. Il n’y a pas eu de krach spectaculaire, pas de matin où tout aurait basculé. C’est plutôt une érosion progressive, presque silencieuse, qui touche des foyers qui, il y a encore cinq ans, se considéraient comme relativement à l’abri. La dette totale des ménages américains a atteint 18,8 billions de dollars fin 2025, et le taux de délinquance sur les paiements — cartes de crédit, prêts auto, prêts étudiants — grimpe désormais à 4,8%, son plus haut niveau depuis 2017.

Il y a quelque chose de révélateur dans la géographie de cette crise. Les chercheurs parlent désormais d’une véritable « ceinture de la faillite, » concentrée dans le sud des États-Unis — Alabama, Mississippi, Tennessee, Géorgie. Ce ne sont pas nécessairement les régions les plus pauvres du pays, mais celles où le coût de la vie a grimpé plus vite que les salaires, où l’accès au crédit reste facile, et où le filet de sécurité sociale demeure particulièrement mince. On imagine ces familles jonglant entre plusieurs cartes de crédit, reportant les paiements d’un mois sur l’autre, espérant que le prochain salaire suffira à combler l’écart.
Ce qui frappe aussi, c’est l’évolution du profil type des personnes concernées. Les Américains de plus de 65 ans représentent désormais près de 19% des dépôts de faillite, contre seulement 4,5% en 2001. Une professeure de droit interrogée récemment évoquait des retraités confrontés à des frais médicaux impossibles à absorber sur un revenu fixe — une situation qui n’a rien d’exceptionnel, mais qui devient de plus en plus fréquente. Il est difficile de ne pas y voir un symptôme plus large : celui d’un système de retraite et de santé qui peine à suivre le rythme du coût de la vie.
L’endettement lié aux services de paiement fractionné, ces fameux « buy now, pay later, » complique encore la donne, en particulier chez les plus jeunes. En Allemagne, où les faillites personnelles ont bondi de près de 8% en 2025, les chercheurs de CRIF pointent justement du doigt cette catégorie d’âge : les 18-20 ans ont vu leurs dépôts de faillite grimper de plus de 52% en un an. Ce n’est probablement pas un hasard si ce phénomène traverse plusieurs pays occidentaux à peu près simultanément — les taux d’intérêt élevés, l’inflation persistante et la facilité d’accès au crédit à la consommation semblent former un cocktail assez similaire des deux côtés de l’Atlantique.
Les experts restent partagés sur la suite. Certains y voient une simple « normalisation » post-pandémique, un retour progressif vers des niveaux plus habituels après les années artificiellement calmes de 2020 à 2022, quand les aides gouvernementales avaient temporairement soulagé les ménages. D’autres, plus pessimistes, estiment que la tendance reflète une fragilité structurelle plus profonde — celle d’une classe moyenne prise en étau entre des salaires stagnants et des coûts qui, eux, ne cessent de grimper. Il est encore trop tôt pour trancher entre ces deux lectures.
Ce qui semble certain, en revanche, c’est que cette vague de faillites personnelles ne constitue pas un simple accident statistique. Elle raconte, dossier après dossier, l’histoire de millions de foyers ordinaires — pas nécessairement imprudents, pas nécessairement pauvres — pris dans un système où le moindre imprévu, une maladie, une perte d’emploi, un divorce, suffit désormais à faire basculer des années d’équilibre financier fragile.
