À 14h37, un mardi ordinaire dans les salles de marché de La Défense, quelque chose commence à changer sur les écrans. Pas une nouvelle économique. Pas une annonce de banque centrale. Juste une légère inflexion dans les cours de quelques valeurs technologiques américaines, à sept mille kilomètres de là. En moins de quatre minutes, plusieurs algorithmes européens ont interprété ce signal, l’ont amplifié, et les ordres de vente s’accumulent. Le CAC 40 perd deux pour cent en quelques minutes. Personne n’a rien décidé. Personne n’a appuyé sur un bouton.
Ce scénario n’est pas une fiction. C’est une description fonctionnelle de ce qui s’est déjà produit, sous des formes variées, sur les marchés financiers depuis que les algorithmes de trading haute fréquence ont pris une place dominante dans les volumes d’échanges quotidiens. L’épisode fondateur reste le Flash Crash du 6 mai 2010, quand le Dow Jones a perdu près de mille points en quelques minutes avant de récupérer la quasi-totalité de sa baisse dans la même séance. Pas de crise économique sous-jacente. Pas de choc géopolitique. Une combinaison d’ordres automatisés ayant réagi aux mêmes signaux au même moment, créant une cascade que les humains présents dans les salles de marché ont regardée se dérouler sans pouvoir l’arrêter.

Les marchés européens, et le CAC 40 en particulier, ne sont pas à l’abri de dynamiques similaires. La particularité de l’environnement actuel, c’est la sensibilité croissante des algorithmes européens aux fluctuations du secteur technologique américain. Quand les grandes valeurs d’intelligence artificielle cotées à New York ou au Nasdaq corrigent — même légèrement, même temporairement — les systèmes automatisés européens qui intègrent le sentiment de marché mondial dans leurs décisions de vente peuvent déclencher des vagues de liquidation sur des secteurs entiers, sans qu’aucun analyste humain n’ait eu le temps d’intervenir. La contagion n’est plus géographique. Elle est algorithmique.
Ce qui rend ces épisodes difficiles à anticiper, c’est précisément leur vitesse. Un investisseur humain qui observe une baisse de deux pour cent en séance dispose encore de quelques minutes pour décider s’il s’agit d’un mouvement temporaire ou d’un signal plus sérieux. Un algorithme de trading haute fréquence prend cette décision en millisecondes, et la communique à des dizaines d’autres systèmes qui réagissent eux-mêmes en millisecondes.
La boucle s’emballe avant que le premier rapport d’analyste ait eu le temps d’être rédigé. Les mécanismes de coupe-circuit installés sur Euronext Paris — ces seuils automatiques qui suspendent temporairement les cotations d’un titre quand sa variation dépasse un certain pourcentage — offrent une protection partielle. Mais ils ont été conçus pour des marchés dont le rythme était différent, et leur efficacité face à des cascades cross-border simultanées reste une question ouverte.
Il est tentant de lire ces épisodes comme des accidents techniques — des anomalies dans un système par ailleurs fonctionnel. Mais il y a une lecture différente, peut-être plus honnête. Ces marchés ont été conçus pour être liquides, rapides et efficaces. Les algorithmes qui les habitent désormais sont une conséquence logique de cet objectif poussé à son extrême. Ils sont meilleurs que les humains pour exécuter des transactions à grande vitesse.
Ils sont aussi, structurellement, meilleurs pour amplifier la panique. Quand tous les systèmes réagissent au même signal au même moment, la diversité d’opinion qui stabilise normalement un marché disparaît. Il ne reste que la convergence, et la convergence à la baisse produit exactement le type d’effondrement rapide que personne n’a formellement ordonné.
