ans une épicerie de banlieue à Recife, au Brésil, un homme d’une quarantaine d’années fait la queue devant un terminal de loterie. Il a deux billets de cinq reais dans la main. Dehors, la chaleur est déjà lourde en milieu de matinée. Il ne joue pas parce qu’il s’ennuie. Il joue parce que son loyer est en retard depuis trois semaines et qu’il ne voit pas d’autre issue. Ce moment-là — banal, presque invisible — résume quelque chose que les économistes commencent à nommer plus franchement : les jeux d’argent ne sont plus un divertissement pour une large part de ceux qui y participent. Ils sont devenus une stratégie de survie. Mal calibrée, certes, mais la seule que beaucoup s’estiment en mesure de mettre en œuvre.

L’idée que les loteries d’État constituent un impôt déguisé sur les pauvres n’est pas nouvelle. Elle circule dans les milieux académiques depuis les années 1980. Ce qui a changé, c’est l’intensité du phénomène, accélérée par la migration du secteur vers les smartphones. Un parieur des années 1990 devait se déplacer dans un bureau de tabac ou chez un bookmaker. Aujourd’hui, il suffit de débloquer son téléphone à trois heures du matin, d’entrer un montant et de valider. La friction a disparu. Et avec elle, une bonne partie du temps de réflexion qui permettait parfois de s’arrêter.
« Les ménages vulnérables ne substituent pas les paris à d’autres loisirs — ils substituent les paris à la nourriture, aux factures, à l’avenir. »
Ce qui distingue les joueurs à faible revenu des autres, c’est moins la fréquence de leurs mises que la proportion du budget qu’ils y consacrent. Un cadre qui mise vingt euros sur un match du dimanche dépense une fraction négligeable de son salaire mensuel. Un intérimaire qui mise le même montant peut y engloutir dix pour cent de ce qu’il lui reste après le loyer. La structure du jeu est identique pour les deux. L’impact, lui, est radicalement différent. C’est le mécanisme central de ce que certains économistes appellent désormais la taxe cachée : le taux de prélèvement effectif est inversement proportionnel au revenu.
Les gouvernements ne sont pas innocents dans cette affaire. Il serait difficile de le prétendre. Les loteries nationales génèrent des revenus fiscaux considérables, permettant aux États de financer des services publics sans augmenter formellement les impôts. C’est politiquement confortable. C’est aussi, si l’on regarde d’où proviennent réellement ces revenus, une redistribution à l’envers : les ménages modestes financent des infrastructures dont ils profitent moins que les classes moyennes et supérieures.
Le Brésil, confronté à des situations extrêmes — des familles utilisant leurs allocations du programme Bolsa Família pour recharger des comptes de paris — a fini par légiférer directement pour interdire cette pratique. Ailleurs, on regarde encore. On attend de voir si le problème se régule seul. Il ne le fait pas.
Il est difficile de ne pas ressentir une certaine gêne en observant la façon dont les plateformes de paris en ligne ciblent précisément les populations les plus exposées — publicités omniprésentes dans les quartiers défavorisés, promotions d’inscription dans les langues des communautés immigrées, interfaces conçues pour minimiser la perception du temps et de l’argent dépensés. Les études sur les jeunes adultes dans les économies en développement montrent des taux de participation préoccupants, associés à une insécurité alimentaire accrue et à des résultats scolaires en baisse. Ce n’est pas un accident de parcours. C’est la logique d’un marché qui a trouvé son segment le plus rentable.
Ce qui reste incertain, c’est si les régulateurs ont vraiment la volonté politique de s’attaquer au problème de front. Les recettes fiscales liées aux jeux d’argent sont trop confortables pour que beaucoup de gouvernements souhaitent les voir diminuer. La vraie question, celle qu’on pose rarement assez franchement, est de savoir à quel moment une politique publique cesse d’être une tolérance et commence à être une complicité. Pour l’homme de Recife devant son terminal, la distinction n’a probablement aucune importance. Il a déjà glissé ses billets dans la machine.
