En août 2022, le prix du gaz sur le marché européen a dépassé 350 euros le mégawattheure. Pour mettre ce chiffre en perspective : il oscillait entre 15 et 25 euros un an auparavant. Dans les usines de verre soufflé de Bohème, les directeurs d’atelier faisaient des calculs qui n’avaient pas de bonne réponse. Dans les aciéries de la Ruhr, les dirigeants envoyaient des courriers à Berlin. Dans les boulangeries artisanales de Lituanie, les propriétaires regardaient leurs factures de mazout et comprenaient qu’ils ne pourraient pas les absorber. La crise énergétique n’a pas été vécue de la même façon partout en Europe. C’est précisément là que le problème s’est logé.
Ce que la flambée des prix a révélé, c’est que le marché unique européen de l’énergie était, dans une large mesure, une fiction administrative posée sur des réalités très différentes. L’Allemagne importait 55% de son gaz de Russie avant l’invasion de l’Ukraine. La France tirait plus de 70% de son électricité du nucléaire, ce qui l’a partiellement isolée des pics de prix du gaz — sauf que la moitié de ses réacteurs étaient à l’arrêt pour maintenance en 2022, précisément au mauvais moment. La Pologne brûlait encore majoritairement du charbon. La Norvège, non membre de l’UE, exportait son gaz à des prix que ses voisins trouvaient indécents compte tenu des circonstances. Et les États membres, confrontés à des situations nationales radicalement différentes, ont répondu de façon radicalement différente.

L’Allemagne a mis en place un bouclier tarifaire de 200 milliards d’euros — le plus important de l’UE en valeur absolue. La France a prolongé son bouclier électrique, maintenant les prix à des niveaux artificiellement bas pour les ménages et les entreprises, au prix d’un déficit public qui a contribué à des procédures européennes pour dérapage budgétaire. Les États membres collectivement ont dépensé plus de 800 milliards d’euros en subventions et plafonnements de prix entre 2021 et 2023, selon les calculs du think tank Bruegel. C’est une somme qui dépasse le plan de relance post-Covid européen. Et elle a été dépensée de façon non coordonnée, créant des distorsions de concurrence à l’intérieur même du marché unique. Une entreprise allemande bénéficiant d’un prix subventionné concurrençait une entreprise espagnole qui n’avait pas eu les mêmes aides. Ce n’est pas ce que le marché unique est censé produire.
La recomposition des approvisionnements a été spectaculaire dans sa rapidité. L’Europe a importé en 2024 moins de 8% de son gaz par gazoducs russes, contre 45% en 2021. La différence a été comblée par du GNL — du gaz naturel liquéfié arrivant par méthaniers des États-Unis, du Qatar, de Norvège. Les importations européennes de GNL ont augmenté de 60% entre 2021 et 2023. Des terminaux de regazéification ont été construits en urgence en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie. C’est un tour de force logistique. Mais le GNL importé est plus cher que le gaz russe par pipeline ne l’était, plus volatile dans ses prix, et sa disponibilité dépend de marchés mondiaux où l’Asie — notamment le Japon et la Corée du Sud — est aussi en compétition. L’indépendance de la Russie n’a pas signifié l’indépendance des marchés.
La divergence entre États membres est peut-être la conséquence la moins visible mais la plus durable de cette période. L’Allemagne, première économie industrielle de l’UE, a subi deux années de récession technique en 2023 et 2024. Son coût de l’électricité industrielle reste deux à trois fois supérieur à celui des États-Unis et de la Chine. Des entreprises chimiques, des producteurs d’aluminium, des fabricants d’engrais ont réduit leur production ou délocalisé. BASF, le plus grand groupe chimique au monde, a annoncé une réduction permanente de sa capacité à Ludwigshafen. Ce n’est pas seulement une question économique. C’est une question sur ce que l’Europe fabrique encore chez elle, et ce qu’elle est prête à abandonner.
En parallèle, la crise a accéléré la transition énergétique à une vitesse que les projections d’avant-guerre ne prévoyaient pas. L’UE a installé 64 gigawatts d’éolien et 56 gigawatts de solaire en 2023 — des records. L’adoption du photovoltaïque chez les ménages a explosé dans des pays comme la Pologne et l’Allemagne, portée par une combinaison de prix élevés et d’aides publiques. La réforme du design du marché de l’électricité, adoptée en 2024, introduit des mécanismes pour stabiliser les prix des énergies renouvelables à long terme. Il est possible que cette période soit regardée, rétrospectivement, comme le moment où l’Europe a cessé de tergiverser sur sa souveraineté énergétique.
