Dans un appartement du douzième arrondissement de Paris, une retraitée de soixante-neuf ans — ancienne comptable dans une PME de logistique, quarante ans de cotisations derrière elle — pose ses relevés de compte sur la table de sa cuisine. Les chiffres n’ont pas bougé depuis plusieurs mois. La pension, oui. Les factures, non. Le gaz a encore augmenté. La mutuelle aussi. Elle ne se plaint pas à voix haute, mais elle regarde ces papiers avec une expression qui dit l’essentiel : quelque chose ne tient plus.
Pendant ce temps, à quelques arrêts de métro de là, dans les bureaux d’Agirc-Arrco avenue de Flandre, les comptes affichent des chiffres d’une tout autre nature. Le régime complémentaire des salariés du secteur privé — le système dans lequel cette retraitée a cotisé tout au long de sa carrière — présente un excédent projeté de 1,4 milliard d’euros à l’horizon 2027. Les réserves cumulées du régime se chiffrent en dizaines de milliards. Ce n’est pas un fonds en difficulté. C’est l’un des régimes de retraite complémentaire les mieux capitalisés d’Europe.

La question que posent aujourd’hui les organisations syndicales, et que beaucoup de retraités formulent avec moins de ménagement, est celle-ci : comment justifier le gel des pensions face à une telle réalité financière ? La réponse du gouvernement, formulée avec le vocabulaire habituel de la rigueur budgétaire, repose sur une distinction technique entre le régime complémentaire — géré paritairement par les partenaires sociaux, Agirc-Arrco — et le régime de base, relevant de l’État. C’est ce dernier qui fait l’objet des mesures de gel ou de retard d’indexation, dans un contexte où Paris cherche à ramener son déficit public dans les limites imposées par Bruxelles. L’argument est juridiquement cohérent. Il est politiquement difficile à défendre quand les deux systèmes coexistent dans l’esprit des retraités comme les deux jambes d’un même droit acquis.
La CFDT a été parmi les premières à nommer le problème clairement : ce sont les retraités aux pensions modestes, ceux qui ne disposent pas de revenus du patrimoine, pas d’épargne significative, pas de complément d’activité, qui absorbent le plus directement le coût de ces ajustements macroéconomiques. Quand l’inflation grignote le pouvoir d’achat et que la pension n’est pas revalorisée, la perte est réelle et immédiate — sur le caddie du supermarché, sur la note de pharmacie, sur la facture de chauffage en janvier. Ce n’est pas abstrait. Ça se mesure en renoncements concrets.
Il y a quelque chose d’un peu difficile à regarder en face dans cette séquence. L’État demande aux retraités de participer à l’effort de redressement des finances publiques, dans un contexte où le déficit est réel et les contraintes européennes effectives. Ce n’est pas de la mauvaise foi : les chiffres du budget sont ce qu’ils sont. Mais le fait que cette contribution prenne la forme d’un gel d’indexation — c’est-à-dire d’une perte silencieuse, non annoncée comme telle, dissimulée derrière un report technique — plutôt que d’une mesure explicite et débattue, crée un malaise que les syndicats ont raison de pointer. On ne dit pas aux retraités qu’on leur demande un effort. On laisse l’inflation faire le travail à la place.
La situation d’Agirc-Arrco ajoute une couche de complexité à ce tableau. Le régime complémentaire a su maintenir ses réserves grâce à des accords successifs entre partenaires sociaux — des négociations qui ont parfois été difficiles, qui ont abouti à des compromis que les syndicats n’ont pas tous approuvés, mais qui ont produit une structure financièrement solide. Cette solidité appartient aux cotisants et aux retraités du régime. Elle n’est pas directement mobilisable par l’État pour compenser ses propres déficits. Mais le contraste entre les deux tableaux — le régime complémentaire excédentaire, le régime de base sous pression — alimente un sentiment d’injustice qui ne se résout pas par des explications techniques, aussi exactes soient-elles.
La prochaine négociation sur la revalorisation des pensions dira si les partenaires sociaux et le gouvernement ont trouvé un chemin différent. Pour l’instant, les relevés de compte sur la table de cuisine du douzième arrondissement ne montrent toujours rien qui change.
