Dans les Deux-Sèvres, au printemps dernier, un agriculteur montrait les fissures dans la terre de son champ de maïs — des lézardes larges comme un doigt, apparues trop tôt, avant même que les chaleurs de juillet ne s’installent. À quelques kilomètres de là, sur le chantier de la bassine de Sainte-Soline, des gendarmes mobiles faisaient face à des centaines de manifestants venus démanteler les travaux d’un réservoir de plusieurs hectares recouvert de plastique noir. Deux réalités qui se regardent sans se comprendre, séparées par quelques champs et une divergence profonde sur la question la plus simple du monde : à qui appartient l’eau.
La sécheresse qui frappe la France n’est plus un phénomène exceptionnel au sens statistique du terme. Elle arrive plus tôt dans l’année, dure plus longtemps, et touche des zones qui n’avaient pas connu une telle aridité depuis des décennies. Près de 99 départements ont fait l’objet de restrictions d’usage de l’eau à des degrés divers cette année. Un quart des petits cours d’eau ruraux ont été entièrement à sec. Des dizaines de zones ont vu l’irrigation agricole totalement interdite — y compris dans des régions où la culture du maïs, de la carotte, ou de la vigne représente une part essentielle du revenu local.

Les agriculteurs qui défendent les mégabassines parlent de survie. Pas de façon rhétorique. Concrètement : une récolte de maïs réduite d’un tiers, comme les projections l’indiquaient pour certaines zones du Centre-Ouest, représente pour une exploitation moyenne la différence entre finir l’année dans le vert ou entrer en procédure de redressement. La logique des bassines est celle du stockage hivernal — pomper l’eau des nappes phréatiques quand elles sont hautes, la conserver dans un réservoir artificiel, l’utiliser en juillet et août quand les cours d’eau sont au plus bas. C’est une réponse technique à un problème technique, disent leurs partisans. La question est de savoir si cette réponse est durable.
C’est précisément là que Bassines Non Merci intervient — avec une réponse qui n’est pas technique mais philosophique et écologique. Les bassines, argumentent les militants, ne créent pas d’eau. Elles déplacent de l’eau. Ce qu’elles prélèvent en hiver dans les nappes ne sera pas reconstitué à temps pour la saison suivante si les précipitations font défaut. Les zones humides qui dépendent de ces nappes — habitats d’espèces, régulateurs naturels du cycle de l’eau — se retrouvent privées de leur source de recharge. Et tout cela, précisent-ils, bénéficie principalement à des exploitations de grande taille pratiquant des monocultures intensives, pas aux petits maraîchers ou éleveurs qui composent encore une part significative de l’agriculture française.
Les confrontations à Sainte-Soline ont marqué quelque chose dans l’opinion publique française. Des milliers de manifestants, des tirs de grenades lacrymogènes, des blessés des deux côtés — des images inhabituelles pour un conflit autour d’un chantier agricole. Le gouvernement a maintenu sa position : les bassines bénéficient d’autorisations légales, les travaux se poursuivent. Les associations écologistes ont multiplié les recours juridiques et les actions directes. Ni l’un ni l’autre camp ne semble disposé à reculer sur l’essentiel.
En observant ce conflit de l’extérieur, c’est qu’il ne se résoudra pas par les moyens habituels du dialogue politique. La tension n’est pas entre des acteurs qui veulent la même chose et négocient sur les modalités. Elle est entre des visions incompatibles de ce que signifie gérer un bien commun face à un changement climatique qui rend la rareté permanente. Les agriculteurs ne peuvent pas attendre que les nappes se rechargent si les pluies n’arrivent plus aux mêmes moments.
Les écologistes ne peuvent pas accepter un modèle qui accélère la dégradation des écosystèmes pour maintenir des volumes de production qui supposent un niveau d’eau qui n’existe plus. Entre ces deux constats, l’espace pour un compromis technique est réel mais étroit. Et le temps disponible pour le trouver, chaque été, se raccourcit.
