Il existe des chiffres qui arrivent dans le débat public, font quelques jours la une des journaux, puis disparaissent dans le flux des actualités sans vraiment avoir changé quoi que ce soit. Le rapport de l’IPBES publié en mai 2019 à Paris était porteur d’un de ces chiffres : un million d’espèces menacées d’extinction. On l’a entendu, on a hoché la tête, et pour l’essentiel, le monde a continué comme avant. Six ans plus tard, ce chiffre n’a pas baissé. Il n’a pas été nuancé vers le bas par des données rassurantes. Au contraire, les données accumulées entre 2019 et 2025 confirment que le déclin s’accélère.
Le rapport de l’IPBES — la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité, que l’on peut considérer comme le GIEC de la nature — est le produit de trois ans de travail par 145 experts issus de 50 pays, s’appuyant sur 15 000 références scientifiques. Son constat est aussi précis que sombre : sur les 8 millions d’espèces animales et végétales recensées sur Terre, environ un million sont aujourd’hui menacées de disparaître, dont beaucoup dans les prochaines décennies. Ce qui rend cette estimation particulièrement difficile à ignorer, c’est que le taux actuel d’extinction est estimé entre 100 et 1 000 fois supérieur au rythme naturel. C’est une accélération sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Le rapport Planète Vivante 2024 du WWF, publié en octobre de cette même année, traduit cette tendance en données concrètes sur des espèces suivies. Entre 1970 et 2020, la taille moyenne des populations d’animaux vertébrés sauvages a diminué de 73%. Ce chiffre, calculé à partir de 35 000 tendances de population portant sur près de 5 500 espèces d’amphibiens, d’oiseaux, de poissons, de mammifères et de reptiles, représente un effacement silencieux mais documenté de la vie animale sur une période d’un demi-siècle. Les espèces d’eau douce — truites de rivière, saumons, espèces de zones humides — affichent le déclin le plus dramatique, à -85%. En Amérique latine et dans les Caraïbes, la baisse atteint 95% des populations suivies. Ce n’est plus un signal d’alarme. C’est un bilan.
Les causes sont connues et hiérarchisées avec précision par l’IPBES. En premier lieu, le changement d’utilisation des terres : l’agriculture industrielle, la déforestation, l’étalement urbain qui détruisent les habitats naturels. Puis l’exploitation directe des ressources — surpêche, braconnage, chasse intensive. Viennent ensuite le changement climatique, dont l’impact s’accélère, la pollution chimique et plastique, et les espèces invasives introduites par les mouvements humains. Ce qui rend la situation difficile à traiter politiquement, c’est que ces cinq facteurs sont interdépendants et souvent amplifiés par les mêmes décisions économiques. L’agriculture nourrit la population mondiale mais détruit massivement les habitats ; la pêche industrielle fournit des protéines à des milliards de personnes mais effondre les stocks marins. Les arbitrages ne sont pas simples, et les gouvernements le savent.
La dimension économique est pourtant là, et elle est explicite dans les deux rapports. Plus de 55% du PIB mondial dépend des services rendus par la nature : pollinisation des cultures, filtration de l’eau, régulation du climat, protection des côtes. Ce que Sir Robert Watson, alors président de l’IPBES, formulait en 2019 avec une clarté peu habituelle pour un responsable onusien : « Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier. » Ce n’est pas une métaphore.
Si les pollinisateurs disparaissent — ce que les données suggèrent — les rendements agricoles s’effondrent. Si les zones humides régressent, les risques d’inondation augmentent et les coûts pour les États explosent. La perte de biodiversité n’est pas une question de sentimentalisme environnemental. C’est une question d’infrastructure.
En décembre 2022, 190 pays ont adopté à Montréal le Cadre mondial pour la biodiversité Kunming-Montréal, avec comme objectif central de protéger 30% des terres, des mers et des zones d’eau douce d’ici 2030 — ce qu’on appelle le « 30×30 ». Aujourd’hui, 16% des terres et 8% des océans sont effectivement protégés. Le chemin à parcourir est considérable. Et les précédents ne sont pas encourageants : les 20 objectifs d’Aichi, fixés en 2010 pour 2020, n’ont été atteints que partiellement pour quatre d’entre eux. On a fixé des objectifs, ils ne sont pas atteints, on en fixe de nouveaux.
La question qui se pose, en regardant les données s’accumuler rapport après rapport, est de savoir si ce cycle peut se briser avant que certains seuils ne deviennent irréversibles — les « points de bascule » que le WWF identifiait dans son rapport 2024 comme une menace imminente pour des écosystèmes entiers, dont la forêt amazonienne qui frôle déjà, selon certaines estimations, le seuil critique de déforestation. Ce sentiment, difficile à formuler avec précision, qu’on assiste à quelque chose d’historique au ralenti — c’est probablement la chose la plus difficile à communiquer sur ce sujet.
