Sur les hauteurs de Tancítaro, dans le Michoacán, il existe une ligne que les habitants locaux savent repérer sans même chercher. D’un côté, la forêt de pins — dense, sombre, traversée de ruisseaux que les anciens du village se souviennent encore avoir entendus en été. De l’autre, les rangées régulières d’avocatiers, alignées jusqu’à l’horizon, les feuilles brillantes sous le soleil de mars, les fruits pendus comme des ornements sombres. La frontière entre les deux avance. Elle a avancé chaque année depuis le début des années 2000, grignotant la forêt avec la régularité tranquille d’une expansion dont personne ne semble vouloir officiellement admettre l’ampleur.
L’avocat mexicain est devenu, en l’espace d’une génération, l’un des produits agricoles les plus demandés du monde. L’essor des régimes alimentaires à base de graisses végétales en Amérique du Nord et en Europe a transformé un fruit autrefois régional en marchandise planétaire, tirant les prix à la hausse et poussant les producteurs à défricher toujours plus loin dans les forêts protégées du Michoacán et du Jalisco. Le terme « or vert » que les exportateurs aiment utiliser n’est pas sans ironie — car l’or, historiquement, laisse aussi des paysages dévastés derrière lui.

« La frontière entre la forêt et les vergers avance chaque année, avec la régularité tranquille d’une expansion que personne ne veut officiellement nommer. »
La question de l’eau est peut-être la plus immédiate, et la moins visible depuis les étals des supermarchés européens. Un avocatier boit. Il boit énormément, jusqu’à cinq fois plus qu’une forêt naturelle sur la même surface, selon des données compilées depuis une décennie par des chercheurs en hydrologie. Dans les communes proches de Uruapan — capitale mondiale non officielle de l’avocat — des puits communautaires se sont asséchés au fil des étés.
Des bassins partagés entre villages ont été progressivement vidangés par des captages non déclarés, construits nuitamment par des producteurs pressés d’irriguer. Il est difficile de ne pas voir dans cette logique une forme d’accaparement tranquille, légalisé après coup ou jamais contesté faute de moyens juridiques accessibles aux communautés concernées.
Puis il y a la question que tout le monde préfère aborder prudemment : les cartels. L’avocat mexicain est suffisamment rentable pour avoir intéressé les organisations criminelles depuis au moins une décennie. Ce n’est plus une rumeur ni une extrapolation journalistique — des enquêtes documentées, des témoignages de fonctionnaires et des rapports d’ONG établissent que des groupes armés ont extorqué des agriculteurs, déplacé des familles de terres communales et établi leurs propres vergers en dehors de tout registre légal.
Ce contexte complique singulièrement les promesses de durabilité affichées sur les emballages. Il est possible que certains programmes de certification aient une valeur réelle. Il est tout aussi possible que les chaînes d’approvisionnement soient trop opaques pour que quiconque puisse en garantir l’intégrité de bout en bout.
De grands importateurs américains ont commencé à le découvrir à leurs dépens, confrontés à des poursuites judiciaires pour allégations de traçabilité mensongère. En réponse, le gouvernement mexicain et plusieurs groupes industriels ont mis en place des mécanismes de certification censés exclure les avocats issus de déforestations illégales. L’intention est sérieuse. L’exécution, dans un État où la pression foncière est intense et les moyens de contrôle limités, reste une autre affaire. Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à observer une filière qui génère des milliards de dollars d’exportations annuelles tenter de se réformer sans jamais vraiment ralentir.
Ce qui se passe dans le Michoacán n’est pas une anomalie mexicaine. C’est la version avocatière d’un scénario que le cacao en Côte d’Ivoire, le soja au Brésil et l’huile de palme en Indonésie ont déjà joué chacun à leur tour : une demande mondiale qui s’emballe, une région productrice qui se transforme radicalement, et une distance géographique assez confortable pour que les consommateurs finaux n’aient pas à regarder de trop près ce qu’il y a derrière l’étiquette. La forêt de pins de Tancítaro n’envoie pas de signal sur les marchés à terme. Elle recule simplement, en silence, une saison après l’autre.
