À la périphérie de Paris, sur des zones industrielles qui bordent l’autoroute, on voit des bâtiments sans fenêtres, rectangulaires, dont les façades ne donnent aucune indication sur ce qui se passe à l’intérieur. Des files de camions de climatisation, des générateurs alignés le long des murs, et un bourdonnement continu qui ne cesse jamais. Ce sont des data centers. Et de plus en plus, ils appartiennent à Amazon, Google, ou Microsoft.
La France est devenue l’un des territoires prioritaires pour les grands hyper-scalers américains dans leur expansion européenne. Amazon Web Services a investi massivement dans des régions d’infrastructure séparées du reste de ses opérations mondiales pour répondre aux exigences de souveraineté. Microsoft a créé « Bleu » avec Capgemini et Orange — une structure qui permet aux administrations publiques d’utiliser les technologies Microsoft tout en gardant les données et les opérations sous contrôle français. Google a lancé S3NS en partenariat avec Thales, le groupe de défense, pour proposer un cloud dans lequel les clés de chiffrement et le stockage restent physiquement hors de portée de la justice américaine.

Ces constructions institutionnelles sont ingénieuses. Elles répondent à une préoccupation réelle. Le CLOUD Act américain donne aux autorités des États-Unis le pouvoir de demander des données hébergées par des entreprises américaines, même si ces données sont stockées en Europe. C’est ce qu’on appelle la portée extraterritoriale — et c’est le spectre qui hante les discussions sur la souveraineté numérique à Paris et à Bruxelles depuis des années. Les partenariats « souverains » sont une tentative de contourner ce risque juridique sans renoncer aux performances techniques que seuls ces géants peuvent offrir.
Mais il y a une tension dans ce dispositif qui mérite d’être nommée. Amazon, Google et Microsoft contrôlent ensemble environ 60 à 66 % du marché cloud européen. Les acteurs domestiques — OVHcloud, Scaleway, et quelques autres — représentent peut-être 13 % dans certains segments. Ce n’est pas une situation de dépendance émergente. C’est une dépendance établie, construite sur dix ans d’adoption sans alternative crédible, et qui est aujourd’hui extrêmement difficile à inverser rapidement.
La Commission européenne a commencé à répondre via le Digital Markets Act. AWS et Microsoft Azure ont été désignés « gatekeepers » — une qualification qui les soumet à des obligations strictes : ne pas favoriser leurs propres produits, garantir l’interopérabilité, permettre aux clients de migrer leurs données vers des concurrents. C’est une pression réelle. Mais entre l’obligation de permettre la portabilité des données et la capacité effective d’un client de déplacer ses systèmes critiques vers un hébergeur alternatif, il y a souvent des années de travail et des millions d’euros d’intégration.
Le Parlement européen a voté des résolutions pour favoriser les plateformes locales dans les marchés publics. L’idée de l’« EuroStack » — une pile technologique européenne allant des puces aux logiciels — circule dans les cercles politiques comme une ambition de long terme. Ce n’est pas irréaliste, mais ce n’est pas non plus quelque chose qui se construira en deux ou trois ans. Le fossé d’investissement entre les Big Three et les acteurs européens se chiffre en centaines de milliards de dollars.
Ce qui est peut-être le plus inconfortable à observer dans tout cela, c’est la nature du paradoxe européen : l’UE dispose d’une capacité réglementaire sans équivalent — le RGPD, le DMA, le DSA sont des références mondiales. Mais cette puissance normative n’a pas engendré de champions industriels capables de rivaliser techniquement. La France peut édicter des règles sur la souveraineté des données. Elle ne peut pas encore construire l’infrastructure qui rendrait ces règles pleinement indépendantes des entreprises qu’elle tente de réguler.
