En 2025, pour la première fois depuis dix ans, les startups françaises de la deeptech ont levé plus de capitaux que leurs homologues allemandes. La différence est infime — 8,5 milliards de dollars contre 8,4 — mais le symbole est réel, et les acteurs du secteur le savent. L’Allemagne tenait ce rang depuis 2015. La France l’a repris sans fracas, portée par un modèle de financement radicalement différent de celui de Berlin ou Munich.
Ce qui distingue les deux approches est visible dans les chiffres eux-mêmes. L’Allemagne a financé 1 426 tours de table en 2025, répartis entre plusieurs métropoles régionales. C’est un modèle de diffusion industrielle, cohérent avec une économie qui a toujours valorisé la diversité géographique de ses pôles de compétences. La France, elle, a misé sur la concentration. Paris a absorbé environ 3 milliards à elle seule.

Et au sein de cette concentration parisienne, quelques méga-tours ont structuré le marché. La levée de 1,7 milliard d’euros réalisée par Mistral AI représente à elle seule près d’un quart de l’ensemble des financements tech français de l’année. C’est un pari sur quelques champions nationaux plutôt que sur un tissu dense de startups de taille intermédiaire.
Cette stratégie n’est pas le fruit du hasard. L’initiative Tibi, lancée pour mobiliser les investisseurs institutionnels français vers les startups technologiques, a fléché plus de la moitié de son enveloppe de 13 milliards d’euros vers la deeptech. Bpifrance joue son rôle de catalyseur. L’État français a, depuis plusieurs années, décidé de traiter la deeptech comme un secteur stratégique à soutenir activement — pas seulement en finançant la recherche fondamentale, mais en accompagnant le passage à l’échelle. Le résultat commence à se voir dans les données.
Il y a quelque chose d’un peu inattendu dans ce basculement. La France a longtemps été considérée comme plus forte en formation et en recherche fondamentale qu’en capacité à transformer cette excellence en entreprises compétitives. Le reproche revenait régulièrement : trop de brevets non exploités, trop de chercheurs attirés par l’académique, pas assez de passerelles vers le marché. Ce n’est pas entièrement faux — mais les levées de fonds de 2025 suggèrent que quelque chose a changé dans la capacité du système français à capitaliser sur sa base scientifique.
Cela dit, ce dépassement ne doit pas masquer une faiblesse structurelle commune aux deux pays — et à toute l’Europe. Environ soixante-dix pour cent des financements de croissance tardive pour les startups deeptech européennes proviennent d’investisseurs non européens, principalement américains. Ce qui signifie que même les champions qui émergent en France ou en Allemagne dépendent, à un moment crucial de leur développement, de capitaux venus d’ailleurs. La vraie question n’est pas de savoir si Paris a dépassé Berlin — c’est de savoir comment l’Europe finance ses champions une fois qu’ils ont besoin de plusieurs centaines de millions pour passer à l’échelle mondiale.
Ce n’est pas un problème résolu. Mais le fait que la France ait trouvé une formule — méga-rounds, soutien d’État ciblé, concentration sur quelques secteurs prioritaires — qui produit des résultats mesurables est, pour l’instant, une information utile pour quiconque suit le financement de l’innovation en Europe.
