Dans les couloirs du Pentagone à Arlington, il y a des salles auxquelles la plupart des journalistes n’auront jamais accès. Ce sont des espaces où les systèmes d’information classifiés fonctionnent en circuit fermé, où les données opérationnelles les plus sensibles de l’armée américaine circulent sans contact avec l’internet civil. Pendant des décennies, ces environnements ont été peuplés exclusivement de technologies développées par des contractants de défense spécialisés — Lockheed, Raytheon, Booz Allen Hamilton. Puis quelque chose a changé. Et aujourd’hui, dans ces mêmes salles, des modèles de langage développés à San Francisco traitent des informations top-secret.
Le Département américain de la Défense a finalisé une série d’accords avec les plus grands noms de l’industrie technologique — OpenAI, Google, Microsoft, Nvidia, Amazon Web Services, SpaceX, Oracle, et Reflection AI — pour intégrer leurs capacités d’intelligence artificielle dans des réseaux classifiés de niveau Impact Level 6 et 7. Ce sont les niveaux les plus élevés de la hiérarchie de sécurité informatique militaire américaine. L’objectif déclaré est la construction d’une armée « AI-first » : des systèmes capables d’accélérer la logistique, d’optimiser la planification opérationnelle, d’analyser le renseignement, et, selon les formulations les plus directes, d’améliorer le ciblage.

Ce qui frappe dans cette liste de signataires, c’est moins ce qu’elle contient que ce qu’elle a soigneusement exclu. Anthropic, l’entreprise fondée en 2021 par des anciens chercheurs d’OpenAI précisément préoccupés par les risques liés à l’IA, n’est pas dans le consortium. Elle a été désignée comme risque pour la chaîne d’approvisionnement et exclue des contrats après avoir refusé de souscrire aux termes standards exigeant une acceptation de « tout usage légal » sans garde-fous éthiques supplémentaires. C’est une distinction qui mérite d’être prise au sérieux. Toutes les entreprises de l’accord ont donc accepté des termes qu’au moins une d’entre elles a jugé inacceptables. Ce n’est pas anodin.
Le précédent de Google est utile pour mesurer le chemin parcouru. En 2018, l’entreprise avait été contrainte d’abandonner le Projet Maven — un programme d’analyse d’images par drone pour le Pentagone — après une pétition interne signée par des milliers d’employés contestant la collaboration avec l’armée sur des technologies létales. Le retrait avait été présenté comme une victoire de l’éthique sur les contrats militaires. Aujourd’hui, Google est de retour dans un accord sensiblement plus large, plus profond, et plus discret. Les employés protestataires de 2018 sont en grande partie partis, reclassés, ou silencieux. Le monde a changé — ou peut-être simplement les calculs financiers.
La stratégie multi-fournisseurs du Pentagone est présentée publiquement comme une mesure de prudence : éviter la dépendance à un seul prestataire, diversifier les sources, maintenir une résilience opérationnelle si l’un des partenaires venait à faire défaut. C’est une logique d’achat cohérente dans un contexte de marché. Elle produit cependant un effet secondaire intéressant : elle dilue la responsabilité éthique. Quand l’IA déployée sur un système de ciblage vient de cinq entreprises différentes, intégrée dans une architecture hybride construite par une sixième, la question de qui est responsable si quelque chose tourne mal devient considérablement plus difficile à poser — et plus difficile encore à répondre.
Il est difficile de ne pas ressentir quelque chose en regardant cette liste de signataires. Ce sont des entreprises qui, dans leurs communications publiques, évoquent régulièrement leur engagement pour une IA « sûre », « responsable », « bénéfique pour l’humanité ». Ces formules ne disparaissent pas des rapports annuels le jour où l’accord avec le Pentagone est signé. Elles coexistent avec lui, dans une tension que les relations publiques de ces entreprises ne semblent pas trouver difficile à gérer. Il est possible que cette coexistence soit honnête — que des garde-fous réels aient été négociés dans des annexes confidentielles que le public ne verra jamais. Il est également possible que les garde-fous aient simplement été définis de manière à ne pas gêner les usages prévus.
Ce que cet accord révèle, au-delà de ses termes techniques, c’est une convergence qui était peut-être inévitable mais qui s’est produite plus vite et plus complètement que beaucoup l’avaient prévu. La Silicon Valley et le Pentagone se regardaient avec méfiance depuis des décennies. Aujourd’hui, ils partagent des réseaux classifiés. L’argent, la compétition avec la Chine, et le changement de génération dans les équipes dirigeantes ont produit ce résultat. Anthropic reste dehors. Pour l’instant.
