Il y a quelque chose d’assez vertigineux dans la façon dont ce chiffre circule depuis quelques semaines : 850 milliards de dollars. On l’entend partout, souvent présenté comme un rachat, presque comme si quelqu’un avait acheté OpenAI en une seule transaction. Ce n’est pas tout à fait exact. Ce qui s’est réellement passé le 31 mars dernier, c’est la clôture d’un tour de financement colossal — 122 milliards de dollars de capital engagé, valorisant l’entreprise à 852 milliards. Une nuance importante, mais qui ne change rien à l’ampleur du phénomène.
Ce tour dépasse largement ce que quiconque avait anticipé quelques mois plus tôt. En février, OpenAI annonçait déjà 110 milliards de dollars d’engagements. Le chiffre final a grimpé encore, porté par trois poids lourds technologiques agissant presque comme des partenaires stratégiques plutôt que de simples investisseurs. Amazon a mis 50 milliards sur la table, dont 35 milliards conditionnés à une introduction en bourse ou à l’atteinte d’une intelligence artificielle générale — une clause qui, en soi, révèle beaucoup sur les paris que ces géants sont prêts à faire. Nvidia et SoftBank ont chacun engagé 30 milliards.

Ce qui frappe, en observant la structure de cette opération, c’est à quel point elle ressemble moins à une levée de fonds classique qu’à la construction d’un écosystème fermé. Amazon fournit du calcul via ses puces Trainium. Nvidia, elle, vend le matériel qui alimente les modèles. SoftBank apporte du capital et des ambitions industrielles japonaises tournées vers l’infrastructure. En s’associant ainsi à ses propres fournisseurs, OpenAI semble avoir voulu sécuriser sa chaîne d’approvisionnement en puissance de calcul pour les années à venir — une préoccupation devenue presque obsessionnelle dans l’industrie de l’IA depuis deux ans.
Sam Altman n’a jamais caché son appétit pour l’infrastructure physique. Il en parle depuis longtemps, presque comme un ingénieur civil parlerait de barrages ou de ponts. Les data centers, les clusters de puces, les contrats pluriannuels avec les fournisseurs d’électricité — tout cela coûte des sommes qui donnent le vertige, potentiellement plusieurs centaines de milliards de dollars sur la prochaine décennie. Il est difficile de ne pas se demander si cette course à l’infrastructure ne rappelle pas, d’une certaine manière, les investissements ferroviaires du XIXe siècle : des paris massifs sur une technologie dont l’issue reste, malgré tout, incertaine.
Le contexte financier de l’entreprise reste néanmoins impressionnant. Plus de 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires sur ChatGPT, un rythme de revenus mensuels avoisinant les 2 milliards de dollars, et une clientèle entreprise qui représenterait désormais plus de 40% du chiffre d’affaires total. Ce sont des chiffres qui justifient, aux yeux des investisseurs en tout cas, une valorisation qui dépasse le PIB de nombreux pays. Reste que 852 milliards de dollars pour une entreprise qui n’est pas encore rentable — et qui ne l’a jamais vraiment été — soulève inévitablement des questions.
Il y a aussi cette opération, moins spectaculaire mais révélatrice, d’un tender offer de 7 milliards de dollars permettant aux employés de vendre une partie de leurs actions. Une façon, sans doute, de retenir les talents dans un marché où les meilleurs ingénieurs en IA changent d’employeur presque aussi vite que les modèles évoluent. C’est aussi un signal adressé aux marchés : OpenAI se prépare, doucement mais sûrement, à une éventuelle entrée en bourse.
Reste à savoir si cette valorisation résistera à l’épreuve du temps, ou si elle appartient déjà à cette catégorie de paris spéculatifs que l’histoire de la tech affectionne tant. Il est encore trop tôt pour trancher. Ce qui semble certain, en revanche, c’est que cette opération marque un tournant : OpenAI ne se contente plus de vendre de l’intelligence artificielle. Elle construit, brique par brique, serveur par serveur, l’infrastructure physique d’une industrie tout entière.
