Dans les couloirs feutrés d’un cabinet d’avocats de la City londonienne, un associé spécialisé en droit des sociétés décrivait récemment la situation avec une concision assez troublante : « Nous n’avons jamais eu autant de mandats défensifs pour des groupes européens. » Il ne parlait pas d’OPA hostiles au sens classique du terme — pas d’un concurrent voulant absorber un rival. Il parlait de fonds activistes américains, arrivés avec des participations minoritaires soigneusement construites et une liste de demandes que personne dans la salle du conseil ne voulait vraiment lire à voix haute. Le phénomène n’est pas nouveau. Mais son intensité actuelle en Europe, oui.
La mécanique est connue des initiés depuis des décennies, perfectionnée dans les années 1980 sur les conglomérats américains avant de traverser l’Atlantique progressivement. Un fonds acquiert entre trois et huit pour cent du capital d’une grande entreprise industrielle diversifiée — suffisamment pour peser, pas assez pour déclencher une offre obligatoire.
Puis vient la lettre ouverte, soigneusement rédigée pour paraître raisonnable, qui réclame une chose simple en apparence : « déverrouiller la valeur cachée ». Ce que cela signifie concrètement, c’est séparer la division chimie spécialisée du groupe historique, revendre la branche services, suspendre le programme d’investissement sur dix ans, et distribuer le produit sous forme de rachat d’actions. Rentable à court terme. Irréversible à long terme.

« Nous n’avons jamais eu autant de mandats défensifs pour des groupes européens. » — Un associé d’un cabinet de la City, juin 2026.
Ce qui rend le moment actuel particulièrement propice à ces interventions, c’est la décote de valorisation persistante des industriels européens par rapport à leurs homologues américains. Un conglomérat diversifié coté à Francfort ou à Paris se négocie souvent avec une décote de vingt à trente pour cent par rapport à un groupe comparable listé à New York — à périmètre d’activité et à rentabilité comparables.
Cette différence, que les analystes attribuent à une combinaison de marchés de capitaux moins profonds, de gouvernance d’entreprise plus conservatrice et de croissance économique plus molle, crée mécaniquement une fenêtre. Les fonds activistes n’ont pas besoin que l’entreprise soit en difficulté. Ils ont besoin qu’elle soit sous-cotée. Et en Europe en ce moment, ce n’est pas difficile à trouver.
Il est difficile de ne pas ressentir une certaine ambivalence en observant ces campagnes de près. Les activistes ne sont pas toujours les vandales que leurs adversaires aiment décrire. Il arrive qu’un grand groupe industriel européen soit effectivement trop diversifié, géré avec une prudence excessive, freiné par des couches de management héritées d’une autre époque.
Les grandes entreprises européennes ont commencé à l’intégrer, parfois maladroitement. Des dispositions défensives que les juristes américains appellent « poison pills » — mécanismes dilutifs automatiques en cas de franchissement de seuils sans accord du conseil — font leur apparition dans des statuts qui n’en avaient jamais vu.
Des structures à double catégorie d’actions, longtemps considérées comme une anomalie dans la gouvernance continentale, sont envisagées à Berlin et à Paris avec une ouverture nouvelle. Il est encore trop tôt pour savoir si ces protections seront suffisantes, ou si elles ne feront que retarder des confrontations que la pression des marchés rendra inévitables.
Ce qui se joue au fond dans ces batailles, c’est une question assez fondamentale sur ce que l’Europe veut être industriellement dans vingt ans. Un groupe chimique allemand centenaire qui cède sa division innovation pour racheter ses propres actions ne disparaît pas du jour au lendemain.
Mais il cesse, progressivement, d’être le type d’entreprise capable de produire la prochaine rupture technologique. La rentabilité à court terme et la compétitivité à long terme ne sont pas toujours incompatibles. Mais dans le modèle que les fonds activistes appliquent avec méthode, elles le deviennent presque toujours.
