À Kolwezi, dans le sud de la République Démocratique du Congo, des camions chargés de minerai de cobalt quittent les sites d’extraction à toute heure du jour et de la nuit. Les routes sont poussiéreuses, la chaleur constante, et les drapeaux qui flottent sur certains bâtiments administratifs des concessions minières sont ceux de sociétés dont les noms se terminent en ressources, en mining, en energy — des noms qui ne disent pas grand-chose mais dont les adresses sociales se trouvent toutes, plus ou moins directement, à Pékin ou à Shanghai. La RDC produit environ 70 % du cobalt mondial. Une part massive de ce cobalt finit dans des batteries pour véhicules électriques. Et une part encore plus grande du processus de raffinage qui rend ce cobalt utilisable se déroule en Chine. Pas par hasard.
La stratégie de Pékin sur les minéraux critiques africains n’est ni secrète au sens propre ni particulièrement récente — elle est simplement cohérente, patient, et bien exécutée, ce qui lui donne, rétrospectivement, l’apparence d’un plan machiavélique que personne en Occident n’avait vu venir. Les entreprises chinoises, soutenues par des financements d’État, entrent sur les projets miniers africains tôt — souvent au stade de l’exploration, quand les risques sont encore élevés et les prix encore bas. Elles y investissent quand les compagnies occidentales hésitent encore. Et elles sécurisent des accords d’achat à long terme — offtakes — qui leur garantissent l’accès à la production pendant des décennies, même si un gouvernement change ou si un concurrent tente d’entrer par la suite.

Le projet de terres rares de Ngualla en Tanzanie illustre bien ce mécanisme. L’intérêt de la Chine s’est manifesté tôt, avec des conditions financières que les sociétés juniors en difficulté de financement pouvaient difficilement refuser. Des projets de lithium au Mali et au Zimbabwe ont suivi des logiques similaires — acquisition de participations importantes avant que les réserves ne soient pleinement confirmées, en pariant sur la future nécessité plutôt que sur la valeur prouvée du moment. C’est de l’investissement stratégique à long terme, pas de la spéculation à court terme.
L’Initiative Ceinture et Route a fourni l’enveloppe diplomatique et financière. Des prêts d’infrastructure — routes, ports, chemins de fer, centrales électriques — négociés avec des gouvernements africains souvent en mal de financement, conditionnés implicitement ou explicitement à des accès préférentiels aux ressources minières locales. Ce modèle a été beaucoup critiqué, parfois caricaturé comme du « colonialisme de la dette ». La réalité est plus nuancée : les infrastructures construites sont réelles, les emplois locaux existent, et certains gouvernements africains ont su négocier des conditions plus favorables que d’autres. Mais le résultat structurel reste le même — les matières premières africaines s’insèrent dans une chaîne de valeur dont la Chine contrôle le maillon le plus critique : le raffinage.
C’est là le vrai levier de pouvoir. Extraire du cobalt en RDC ou du lithium au Zimbabwe sans avoir accès à une capacité de raffinage industrielle, c’est produire de la matière brute que peu d’acteurs peuvent transformer. La Chine raffine aujourd’hui une majorité écrasante des terres rares, du cobalt, du lithium et du manganèse mondiaux. Elle est donc, dans les faits, l’acheteur quasi-incontournable pour les minerais africains bruts — ce qui lui donne un levier de négociation considérable, indépendamment de qui détient les titres miniers sur le papier.
Les gouvernements africains commencent à articuler une réponse. La Zimbabwe a interdit les exportations de lithium brut pour pousser à la transformation locale. La Namibie a des ambitions similaires pour ses terres rares. L’Afrique du Sud presse pour une valeur ajoutée locale dans les filières critiques. Ce mouvement est réel et mérite d’être pris au sérieux — mais il se heurte à des obstacles pratiques considérables : construire des capacités de raffinage prend des années, nécessite des investissements massifs, et requiert un accès à des technologies que la Chine ne vend pas volontiers à ceux qui veulent lui faire concurrence.
