À Hegang, dans le nord-est de la Chine, des immeubles entiers s’alignent sous un ciel gris pâle. Les balcons sont vides, les rideaux rarement tirés. Dans certaines résidences, moins d’un appartement sur cinq est occupé. Et pourtant, ces lieux attirent une nouvelle population : des trentenaires venus “prendre leur retraite”.

L’expression peut sembler provocante. Comment se retirer du monde du travail à 30 ans ? Pourtant, pour une partie de la jeunesse chinoise, l’idée n’est plus absurde.
Informations essentielles
| Catégorie | Détails |
|---|---|
| Phénomène | “Retraite” anticipée à 30 ans |
| Contexte | Ralentissement économique chinois |
| Culture associée | Tang ping (“se coucher”), Bailan (“laisser pourrir”) |
| Villes clés | Hegang, Dali, Qidong |
| Facteur déclencheur | Chute du marché immobilier, chômage des jeunes |
| Lien international | Mouvement FIRE (Financial Independence, Retire Early) |
| Référence | https://www.stats.gov.cn |
Depuis quelques années, le ralentissement économique et l’effondrement du marché immobilier ont transformé certaines villes secondaires en marchés d’acheteurs inattendus. Des appartements y sont vendus à des prix parfois inférieurs à celui d’une voiture d’occasion. Certains jeunes paient l’équivalent de 150 à 200 dollars par mois pour se loger. À ce niveau de coût, vivre sur des économies ou un revenu minimal devient envisageable.
Il y a une fatigue diffuse derrière ce mouvement. Pendant longtemps, le modèle dominant était celui du 996 : travailler de 9 heures à 21 heures, six jours par semaine. Cette culture de la performance a façonné une génération ambitieuse, mais souvent épuisée. Après la pandémie et la montée du chômage des jeunes — estimé à plus de 16 % pour les 16-24 ans dans certains rapports — beaucoup ont commencé à douter.
C’est dans ce contexte qu’est née la philosophie du “tang ping”, littéralement “se coucher à plat”. Refuser la course. Réduire ses ambitions. Se contenter de moins pour vivre plus librement. Certains y voient une forme de résignation. D’autres une révolte silencieuse.
À Pékin, entre 2019 et 2024, plus d’un million et demi de jeunes adultes ont quitté la capitale. Beaucoup se sont dirigés vers des villes de second rang, ou vers des provinces comme le Yunnan. À Dali, par exemple, les cafés débordent de jeunes travaillant à temps partiel ou développant de petits projets en ligne. L’atmosphère y est plus détendue, presque contemplative.
Il est possible que ce phénomène soit moins une retraite qu’une redéfinition du travail. Le mouvement rappelle, par certains aspects, la philosophie occidentale du FIRE — atteindre l’indépendance financière pour quitter le salariat le plus tôt possible. Mais en Chine, la logique est différente. Il ne s’agit pas toujours d’accumuler massivement, mais de réduire drastiquement ses besoins.
Dans un complexe surnommé “Life in Venice”, à Qidong, des immeubles inspirés d’architecture européenne se dressent au bord d’un canal artificiel. Construit à l’époque de la frénésie immobilière, le site n’a jamais été pleinement occupé. Aujourd’hui, il attire des jeunes cherchant un refuge bon marché. Les façades pastel contrastent avec l’idée d’une retraite précoce. Pourtant, derrière ces murs, certains vivent avec un budget minimal, lisant, cuisinant, parfois travaillant en freelance.
Il y a quelque chose d’à la fois poétique et inquiétant dans cette image. Poétique, parce qu’elle évoque une quête de simplicité dans un monde saturé de pression. Inquiétante, parce qu’elle révèle un désenchantement profond. Beaucoup de ces jeunes expliquent que, même en travaillant dur, accéder à la propriété dans les grandes métropoles ou fonder une famille reste hors de portée.
Le marché immobilier, autrefois symbole de prospérité, est devenu un terrain d’opportunités paradoxales. L’effondrement de géants comme Evergrande a laissé derrière lui des villes partiellement abandonnées. Ce qui fut une bulle spéculative devient un refuge pour ceux qui souhaitent ralentir.
Il est encore incertain si cette tendance s’inscrira dans la durée. Certains analystes estiment qu’elle pourrait n’être qu’une phase transitoire, liée à la conjoncture. D’autres y voient un signal plus profond : un changement générationnel dans la perception du succès.
En observant ces immeubles silencieux occupés par des trentenaires en quête de calme, on ressent une tension. Entre l’aspiration individuelle et les attentes collectives. Entre le désir de liberté et la crainte d’un avenir incertain.
Les jeunes Chinois qui achètent des appartements pour “prendre leur retraite” à 30 ans ne fuient pas nécessairement la société. Ils redessinent leurs priorités. Peut-être provisoirement. Peut-être durablement.
