Dans un appartement de Lyon, un homme de quarante-trois ans regardait son écran d’ordinateur afficher une valeur de portefeuille à six chiffres. C’était en octobre 2022. Quelques semaines plus tard, la plateforme sur laquelle il avait tout déposé — une interface soignée, un logo moderne, des promesses de rendements compétitifs — avait gelé tous les retraits. Les fonds n’étaient plus accessibles. Le service client ne répondait plus. Et l’adresse du siège social, quelque part dans les Caraïbes, renvoyait vers une boîte postale qui n’existait que sur le papier.
Ce scénario n’est pas exceptionnel. Il s’est reproduit, avec des variations de détails mais une structure remarquablement similaire, dans des dizaines de cas à travers le monde entre 2020 et 2025. Les plateformes de cryptomonnaies non régulées ont collecté des milliards auprès d’investisseurs particuliers — souvent des gens qui n’avaient jamais investi en bourse, attirés par des interfaces intuitives et des promesses de rendements que les banques traditionnelles ne pouvaient pas offrir — et ont ensuite disparu, partiellement ou totalement, emportant avec elles des économies que leurs clients ne reverront probablement jamais.

La mécanique de l’illusion est plus simple qu’elle n’y paraît. Ces plateformes choisissent délibérément des juridictions à faible surveillance — les Seychelles, les Bahamas, les Îles Caïmans — non pas parce que leur activité y est naturellement ancrée, mais parce que les obligations de transparence y sont minimales. Elles n’ont pas besoin de publier des audits indépendants de leurs réserves. Elles n’ont pas besoin de démontrer qu’elles détiennent réellement les actifs correspondant aux soldes affichés sur les comptes de leurs utilisateurs. Elles peuvent, et le font souvent, utiliser les dépôts clients pour financer des positions spéculatives à fort levier — des paris sur des marchés volatils qui peuvent effacer une partie substantielle des fonds en quelques heures si les marchés se retournent.
L’effondrement de FTX en novembre 2022 a été le plus visible et le plus documenté de cette série. La plateforme, domiciliée aux Bahamas et valorisée à plusieurs dizaines de milliards de dollars quelques mois avant sa chute, a gelé les retraits en quelques jours, révélant un trou de plusieurs milliards entre les dépôts clients et les actifs réellement disponibles.
Ce qui avait l’apparence d’une entreprise bien gérée — des bureaux dans plusieurs pays, des partenariats avec des équipes sportives, une présence médiatique soutenue — reposait sur une structure de liquidités que les régulateurs traditionnels n’auraient jamais autorisée dans le secteur bancaire classique. La comparaison avec Bernie Madoff a été faite rapidement, et elle n’est pas complètement inexacte : dans les deux cas, l’illusion de solidité a duré exactement aussi longtemps que les flux entrants ont permis de couvrir les flux sortants.
Ce qui rend la récupération des fonds particulièrement difficile dans ces affaires, c’est précisément la structure juridique qui a permis à ces plateformes d’exister dans ces conditions. Quand les actifs d’une entité domiciliée aux Bahamas sont répartis entre des filiales aux Seychelles, des portefeuilles numériques anonymes et des créances sur des contreparties elles-mêmes en faillite dans plusieurs pays, la procédure judiciaire devient un labyrinthe qui peut durer des années — et produire des remboursements très partiels, si tant est qu’il y en ait.
