Il y a quelque chose de presque silencieux dans la façon dont le Brexit a fini par coûter cher au Royaume-Uni. Pas de krach boursier retentissant, pas de matin de panique bancaire comme en 2008. Juste une érosion lente, presque imperceptible d’un trimestre à l’autre, mais qui, cumulée sur cinq ans, dessine un tableau nettement plus sombre que ce que la plupart des partisans du Brexit avaient promis en 2016.
Les chiffres, eux, ne mentent pas vraiment — même s’ils varient selon qui les calcule. Des économistes de Stanford, de la Banque d’Angleterre et du King’s College London estiment aujourd’hui que l’économie britannique est entre 6% et 8% plus petite qu’elle ne l’aurait été si le pays était resté dans l’Union européenne. D’autres, comme l’Office for Budget Responsibility, avancent un chiffre plus prudent de 4% pour la seule productivité à long terme. Ce qui frappe, ce n’est pas tant l’écart entre ces estimations que leur convergence générale vers une même conclusion : le Brexit a coûté cher, et la facture continue de s’alourdir.

Ce qui rend cette histoire particulièrement intéressante — et un peu troublante, il faut le dire — c’est que les économistes avaient globalement vu juste avant même le référendum. Ils avaient prédit une perte d’environ 4% du PIB sur le long terme. Ce qu’ils n’avaient pas anticipé, semble-t-il, c’est la durée pendant laquelle ces effets continueraient de s’accumuler. Cinq ans après la sortie effective du marché unique, le mal n’a pas fini de se propager. Il s’installe, tout simplement.
Dans les entrepôts près de Douvres, les files de camions attendant le dédouanement racontent une partie de cette histoire mieux que n’importe quel graphique. La paperasse douanière, les certificats sanitaires, les contrôles vétérinaires pour les produits alimentaires — tout cela ralentit les échanges avec l’Union européenne, augmente les coûts, et pousse certaines entreprises à renoncer purement et simplement au marché continental. Ce ne sont pas des barrières tarifaires classiques. Ce sont des frictions, discrètes mais constantes, qui rongent la compétitivité britannique jour après jour.
L’investissement des entreprises, lui, a été particulièrement touché — reculant de 12% à 18% par rapport à ce qu’il aurait pu être. Il y a une certaine logique là-dedans : quand l’incertitude politique s’étire sur des années, comme ce fut le cas entre 2016 et 2020, les dirigeants d’entreprise préfèrent souvent attendre plutôt qu’investir. C’est un réflexe humain autant qu’économique. Le problème, c’est que cette hésitation a un coût cumulatif qui ne se rattrape pas facilement, même une fois l’incertitude dissipée.
Il y a aussi cette dimension sociale, moins souvent chiffrée mais tout aussi réelle. Les secteurs de la santé et de l’agriculture, habitués depuis des décennies à recruter facilement en Europe continentale, se retrouvent aujourd’hui en manque chronique de personnel. Dans certains hôpitaux du nord de l’Angleterre, le manque d’infirmières formées à l’étranger se ressent directement dans les délais d’attente. Ce n’est pas de la dramatisation — c’est simplement ce que rapportent, depuis plusieurs années déjà, les syndicats du secteur.
Et puis il y a l’opinion publique, qui semble avoir évolué plus vite que prévu. Les sondages montrent une érosion continue du soutien au Brexit, avec une part croissante de Britanniques qui, avec le recul, considèrent la sortie comme une erreur. Il serait exagéré de parler de regret généralisé — la société britannique reste divisée sur la question. Mais il existe clairement un sentiment diffus, presque palpable dans certaines conversations, que la promesse initiale n’a pas été tenue.
Reste une question qui plane sur tout cela : ce déclin est-il définitif, ou le Royaume-Uni peut-il encore inverser la tendance ? Certains économistes évoquent la possibilité d’accords bilatéraux plus souples avec Bruxelles dans les années à venir. D’autres restent sceptiques, estimant que les dommages structurels — sur les chaînes d’approvisionnement, sur l’attractivité pour les investisseurs étrangers — sont désormais trop profondément ancrés pour être facilement réparés. Cinq ans après, une chose semble claire : le Brexit n’a pas été l’apocalypse économique que certains redoutaient, ni la libération promise par d’autres. C’était, plus simplement, un choix dont le prix continue de se révéler, année après année.
