Dans les bureaux d’un cabinet de conseil fiscal du 8e arrondissement de Paris, les conversations de début d’année ont un tempo particulier. Les clients qui arrivent en janvier ne parlent pas de ce qu’ils doivent payer. Ils parlent de la structure qu’ils ont mise en place l’automne précédent pour s’assurer de ne pas avoir à le faire. Ce n’est pas du tout illégal. C’est précisément là que réside le problème — et c’est ce que le débat autour des impôts 2026 en France n’arrive toujours pas à formuler avec assez de franchise.
Le mécanisme central est d’une simplicité déconcertante une fois qu’on le comprend. Une fortune considérable — participations dans des entreprises, portefeuilles d’actifs financiers, biens professionnels — est logée non pas au nom d’une personne physique, mais dans une société holding privée. Cette holding, dès lors qu’elle est qualifiée d’« opérationnelle » au sens du droit fiscal français, échappe à l’Impôt sur la Fortune Immobilière. Et comme son propriétaire ne se verse ni salaire substantiel ni dividende régulier, il présente chaque année une déclaration de revenus personnels modeste, parfois proche de zéro. Aucune fraude. Aucun montage offshore nécessaire. Le code général des impôts, appliqué correctement, produit ce résultat.

« Le code général des impôts, appliqué correctement, produit un résultat que peu de gens oseraient défendre publiquement : certains des Français les plus riches paient moins d’impôts sur le revenu qu’un cadre moyen. »
Le gouvernement n’a pas ignoré le problème. Il serait injuste de le prétendre. La contribution différentielle, introduite pour imposer un taux effectif minimum de vingt pour cent aux contribuables déclarant plus de deux cent cinquante mille euros de revenus, était une tentative réelle de corriger la distorsion. Elle a largement échoué, non pas parce que la mécanique était mauvaise, mais parce que les contribuables ciblés ont agi avant qu’elle n’entre en vigueur.
Des dividendes exceptionnels ont été distribués en masse au cours des mois précédant l’application de la mesure, absorbant des liquidités qui n’ont donc jamais été soumises au nouveau taux. Le Trésor a enregistré un manque à gagner notable. Ce n’est peut-être pas surprenant, mais c’est révélateur d’une asymétrie d’information et de réactivité que le législateur peine chroniquement à combler.
Le budget 2026, voté par le parlement, a introduit une taxe de vingt pour cent ciblant les holdings passives gérant plus de cinq millions d’euros d’actifs. C’est mieux que rien. Les économistes proches du dossier, à commencer par Gabriel Zucman — dont les travaux sur la fiscalité des ultra-riches font référence bien au-delà des frontières françaises — estiment que cela reste nettement insuffisant.
Zucman plaidait pour une taxe annuelle de deux pour cent sur l’ensemble du patrimoine des ménages les plus fortunés, sans distinction entre actifs immobiliers et financiers, et sans exemption pour les structures holding. Cette proposition n’a pas survécu aux arbitrages budgétaires. Ce qui reste dans le texte final comporte suffisamment d’exceptions pour que les cabinets spécialisés aient déjà commencé à cartographier les voies de contournement disponibles.
Il est difficile de ne pas voir dans cette séquence un problème structurel qui dépasse les intentions de tel ou tel gouvernement. La France n’est pas seule dans cette situation — des architectures fiscales comparables existent au Luxembourg, en Belgique, aux Pays-Bas, alimentant une concurrence silencieuse entre États membres de l’Union européenne que personne ne nomme officiellement comme telle.
Une harmonisation européenne sur la taxation des grandes fortunes est évoquée depuis des années. Elle n’avance guère, freinée par des intérêts nationaux divergents et par la difficulté politique d’imposer une contrainte supranationale sur un domaine aussi sensible que la fiscalité directe.
Ce qui reste, pour l’instant, c’est un système qui affiche une progressivité théorique assez solide sur le papier — et qui produit, dans la pratique, des situations où un héritier d’une fortune industrielle de plusieurs centaines de millions d’euros peut légalement présenter un revenu imposable inférieur à celui d’un ingénieur en début de carrière. Ce n’est pas une anomalie que quelqu’un a oublié de corriger. C’est une architecture. Et une architecture se modifie rarement par accident.
