En octobre 2024, une cérémonie était censée marquer l’inauguration de la première section de The Line dans le désert saoudien. Le prince héritier Mohammed bin Salman n’y a pas assisté. Pas de conférence de presse, pas d’allocution en direct depuis le site. Sur les images aériennes circulant à l’époque, on voyait des excavations dans le sable, quelques structures de béton, des camps pour travailleurs au milieu d’une étendue désertique sans limite visible. Derrière l’absence de MBS, selon le Wall Street Journal, se trouvait un rapport d’audit interne de plus de cent pages qui décrivait une réalité que ses proches conseillers lui avaient longtemps cachée : le projet ne tenait pas.
L’idée de Neom avait été présentée au monde en 2017 avec une conviction qui tenait du manifeste. Une ville de neuf millions d’habitants à l’horizon 2045, sans voitures, sans émissions carbone, alimentée intégralement par les énergies renouvelables. The Line, pièce maîtresse de l’ensemble, devait être deux immenses bâtiments-miroirs parallèles de 170 kilomètres de long, posés en plein désert entre la mer Rouge et les montagnes du Hedjaz.

L’enveloppe initiale : 500 milliards de dollars. Un chiffre déjà colossal, mais présenté comme la mise de départ d’un projet qui se financerait lui-même grâce aux revenus générés par la ville. Cet argument, difficile à réfuter à l’époque, est aujourd’hui regardé par les analystes avec un scepticisme poli qui ressemble parfois à de la gêne.
L’audit interne présenté au conseil d’administration de Neom à l’été 2024 révèle l’ampleur du décalage. Le coût réel du projet, s’il était mené à terme exactement comme conçu d’ici 2080, est estimé à 8 800 milliards de dollars — soit vingt-cinq fois le budget annuel du royaume saoudien, et un montant supérieur au PIB de l’Allemagne.
Mais ce chiffre n’est pas le seul problème. Le document pointe également des « preuves de manipulation délibérée » des projections financières par certains membres de la direction, notamment des hypothèses de rentabilité gonflées pour des projets satellites comme Trojena, la station de ski d’altitude. McKinsey, cabinet conseil impliqué à la fois dans la planification et la validation des modèles économiques, se retrouve au centre des critiques. Le prince héritier, selon plusieurs sources citées par le Wall Street Journal, n’aurait pas été informé fidèlement de l’écart croissant entre les annonces publiques et les contraintes opérationnelles réelles.
Ce qui se passe ensuite sur le terrain est révélateur. Le fonds souverain saoudien (PIF) suspend officiellement les travaux de The Line en septembre 2025. En décembre 2024, Nadhmi Al-Nasr, directeur général de Neom depuis sa création, avait déjà quitté le projet. Les Jeux asiatiques d’hiver prévus en 2029 à Trojena — un projet annexe de Neom censé démontrer la viabilité d’une station de ski en Arabie Saoudite — sont annulés en 2026. Et les contrats tombent les uns après les autres : selon Reuters, plus de 5 milliards de dollars de marchés ont été annulés ou interrompus au premier trimestre 2026. Le budget 2026–2030 de Neom prévoit 16 milliards de dollars supplémentaires pour indemniser les ruptures de contrats à venir.
Il est difficile de ne pas remarquer, dans cette séquence, un pattern que l’histoire des grands projets d’État autocratiques connaît bien. Les chiffres s’enflent, les responsables chargés de remonter les mauvaises nouvelles s’autocensurent, et la réalité finit par s’imposer à travers les bilans comptables plutôt qu’à travers les réunions de gouvernance. Plusieurs cadres ayant exprimé des doutes sur les calendriers ou les coûts ont été mis à l’écart, selon le Journal du Geek, citant des sources internes. L’architecture de la décision chez Neom reproduisait exactement ce qu’elle prétendait dépasser.
Ce qui reste du projet donne la mesure du réajustement. The Line, qui devait faire 170 kilomètres, livrera d’abord un tronçon de 0,5 kilomètre — pas avant 2034 selon les nouvelles estimations, soit quatre ans après la date initialement annoncée.
Cette portion abritera principalement des data centers, ce qui est, d’une certaine façon, une conclusion logique : l’Arabie Saoudite reste stratégiquement positionnée pour l’infrastructure numérique grâce à son accès à l’eau de mer pour le refroidissement et à ses coûts énergétiques bas. La vision avait annoncé une utopie urbaine. Ce qui se dessine ressemble davantage à un parc de serveurs au bord de la mer Rouge. Les deux ne sont pas comparables — mais le premier ne se construira pas, et le second, peut-être, si.
