Il y a quelque chose de vertigineux à écrire le chiffre en toutes lettres : huit cent cinquante-deux milliards de dollars. C’est la valorisation qu’OpenAI a atteinte après avoir bouclé ce qui est sans doute le tour de table privé le plus important de l’histoire récente de la tech — 122 milliards de dollars levés d’un coup, avec Amazon, Nvidia et SoftBank parmi les contributeurs principaux. Dans les salles de réunion de Wall Street et sur les trottoirs animés de la Silicon Valley, où les chiffres astronomiques ont pourtant cessé de surprendre depuis longtemps, celui-là a tout de même provoqué quelques silences.

Trente-cinq fois les revenus annuels. C’est le multiple auquel les marchés évaluent implicitement l’entreprise de Sam Altman — une valorisation qui parie essentiellement sur le fait qu’OpenAI deviendra un jour l’infrastructure de base sur laquelle reposera une large partie de l’économie numérique mondiale.
Cette conviction-là n’est pas absurde. Mais elle n’est pas non plus garantie, et c’est précisément ce qui rend les analystes financiers nerveux. OpenAI génère environ deux milliards de dollars de revenus par mois — une progression que beaucoup d’entreprises technologiques n’ont jamais approchée à ce stade de leur développement.
Pourtant, la société brûle du cash à une vitesse que même ses dirigeants ne semblent pas minimiser : les projections internes anticipent des pertes pouvant atteindre quatorze milliards de dollars pour l’année, absorbées par les coûts de calcul, d’infrastructure et de recrutement. Amazon a certes engagé cinquante milliards, mais trente-cinq milliards de cette somme restent conditionnels — liés soit à l’atteinte de ce qu’on appelle l’intelligence artificielle générale, soit à une introduction en bourse. Ce n’est pas tout à fait la même chose qu’un chèque signé.
Il est difficile de ne pas penser à d’autres moments où le marché a fixé des valorisations qui semblaient inattaquables. À la fin des années 1990, des entreprises internet sans revenus solides cotaient à des multiples comparables, portées par la certitude collective qu’elles allaient « changer le monde ». Certaines l’ont effectivement fait. D’autres ont disparu.
OpenAI n’est évidemment pas une start-up sans chiffre d’affaires — ses produits sont réels, ses revenus aussi. Mais la mécanique de l’enthousiasme collectif ressemble à quelque chose de déjà vu, et cette ressemblance mérite d’être notée sans pour autant en tirer des conclusions hâtives.
Ce qui complique encore davantage le tableau, c’est l’irruption d’Anthropic dans la course aux valorisations. Le créateur de Claude — concurrent direct de ChatGPT — a brièvement dépassé OpenAI en termes de valorisation implicite, frôlant les 965 milliards de dollars après avoir déposé confidentiellement un dossier d’introduction en bourse.
Cette rivalité entre les deux géants de l’IA générative n’est plus seulement technique ou commerciale ; elle est désormais financière, et les investisseurs regardent les deux entreprises avec une attention qui ressemble parfois à de la fébrilité. OpenAI a par ailleurs accéléré sa restructuration interne, cherchant à s’imposer plus fermement dans les outils destinés aux entreprises pour protéger ses parts de marché.
