Il y a, dans certaines morts d’artistes, un moment où l’on comprend que l’on aurait dû voir venir le coup. Pas tout le monde. Pas le grand public. Mais quelque part, quelques personnes proches, quelques signaux qui auraient dû peser plus lourd qu’ils ne l’ont fait. Celle d’Avicii — Tim Bergling, de son vrai nom — fait partie de ces moments-là. Le 20 avril 2018, à Mascate, dans le Sultanat d’Oman, il s’est donné la mort à 28 ans. Il était en vacances. Il avait quitté la scène depuis presque deux ans pour essayer de respirer. Cela n’a pas suffi.

L’histoire avait pourtant l’allure d’un conte de fées suédois. Un gamin de Stockholm, autodidacte, qui apprend à produire de la musique électronique dans sa chambre. Des premiers morceaux postés sur des forums obscurs au début des années 2010. Et puis, presque d’un coup, l’explosion mondiale. « Levels » en 2011, qui change la grammaire du club. « Wake Me Up » en 2013, qui transporte la house dans les radios pop et fait basculer toute une industrie dans une nouvelle ère. À ce moment-là, Avicii était l’un des artistes les plus écoutés au monde, dans une discipline — l’EDM — que la plupart des programmateurs musicaux avaient longtemps tenue à distance des grands formats commerciaux.
Le problème, c’est ce qui se passait derrière le rideau. Plus de 300 dates par an, à un moment donné. Des avions, des aéroports, des soundchecks dans des villes dont il ne savait plus le nom. Un calendrier qui ne laissait ni le sommeil ni la convalescence prendre la place qu’ils auraient dû avoir. Le corps a fini par lâcher. En 2014, une pancréatite aiguë l’a obligé à se faire enlever la vésicule biliaire et l’appendice. L’alcool, qu’il utilisait largement comme outil de gestion du stress et des nuits sans fin, avait laissé des traces visibles sur ses organes. Les médecins l’avaient prévenu. L’industrie, elle, continuait de programmer des dates.
En 2016, il a fini par annoncer son retrait des tournées. Un communiqué presque sobre, dans lequel il expliquait avoir besoin de retrouver une forme de paix qu’il n’arrivait plus à atteindre sur la route. La nouvelle a choqué une partie du milieu, qui considérait encore qu’un DJ de son envergure ne pouvait pas, à 26 ans, simplement arrêter. D’autres ont compris immédiatement. Le documentaire « Avicii: True Stories », sorti en 2017, montrait un jeune homme épuisé, fragile, conscient de ce que son métier lui faisait, et entouré de gens qui semblaient parfois plus soucieux de protéger les revenus que de protéger l’homme.
La fin est arrivée à Mascate, dans une ville où il était venu chercher un peu de calme. Sa famille a publié, dans les jours qui ont suivi, une lettre ouverte d’une honnêteté rare. Ils écrivaient que Tim cherchait depuis longtemps une forme de sens, qu’il avait du mal à supporter la pression et l’anxiété, et qu’il ne voulait plus continuer. Il y avait, dans ces mots, quelque chose qui ressemblait moins à un communiqué de presse qu’à un témoignage. Les parents d’Avicii ont ensuite créé la Tim Bergling Foundation, qui se consacre aujourd’hui à la sensibilisation aux questions de santé mentale et à la prévention du suicide.
Plusieurs DJ de premier plan ont, depuis 2018, parlé publiquement de leurs propres problèmes de santé mentale, de l’épuisement professionnel, des pressions invisibles qui accompagnent le succès dans ce milieu. Les choses ont commencé à changer, lentement. Certains festivals demandent désormais des comptes sur le bien-être des artistes. Certains managers refusent plus facilement les dates qui mettraient leur client en danger. Mais la machine, fondamentalement, n’a pas été démantelée.
Il est difficile de ne pas remarquer à quel point la mort d’Avicii a forcé l’industrie de la musique électronique à se regarder en face. Pendant des années, le modèle économique reposait sur des artistes qui jouaient partout, tout le temps, sans véritable filet.
