Le samedi 17 janvier 2026, à une heure du matin à Copenhague, le téléphone de Mette Frederiksen s’est mis à vibrer. Ce n’était pas une crise en mer du Nord, ni une alerte météo. C’était un post sur Truth Social. Donald Trump venait d’annoncer des droits de douane de 10% sur l’ensemble des exportations danoises vers les États-Unis — ainsi que sur celles de sept autres pays européens — à compter du 1er février. La raison invoquée : ces nations avaient « voyagé au Groenland, pour des raisons inconnues », créant selon lui « une situation très dangereuse pour la sécurité et la survie de notre planète. » Ce que ces soldats faisaient réellement au Groenland, c’était participer à un exercice militaire OTAN demandé par le Danemark lui-même.
Le mot qui a circulé dans les capitales européennes dans les heures suivantes n’a pas varié d’un pays à l’autre. David van Weel, ministre néerlandais des Affaires étrangères, l’a dit en direct à la télévision néerlandaise le dimanche matin : « C’est du chantage. » Mette Frederiksen, depuis Copenhague, a remercié ses alliés pour « les messages constants du reste du continent : l’Europe ne se laissera pas faire du chantage. » Ulf Kristersson, Premier ministre suédois, a été encore plus direct : « Nous ne nous laisserons pas intimider. Seuls le Danemark et le Groenland décident des questions concernant le Danemark et le Groenland. » Keir Starmer, depuis Londres, a dit à Trump en privé — lors d’un appel téléphonique le même dimanche — que l’usage de tarifs contre des alliés était « totalement inacceptable ». Son bureau de communication l’a confirmé publiquement l’après-midi.

Ce qui rend cet épisode particulièrement significatif dans l’histoire des relations transatlantiques, c’est moins l’existence des droits de douane eux-mêmes que la logique qui les sous-tend. Trump n’a pas utilisé les tarifs comme instrument de politique commerciale — pour corriger un déficit bilatéral, protéger un secteur industriel, ou répondre à des pratiques déloyales. Il les a utilisés comme monnaie d’échange diplomatique, directement liés à une demande géopolitique sans précédent : le transfert de souveraineté d’un territoire européen aux États-Unis. C’est une confusion délibérée des catégories qui a surpris même des diplomates habitués aux méthodes de la première administration Trump. « On pensait avoir compris le playbook, » a confié un ambassadeur européen à Bruxelles. « On n’avait pas anticipé Greenland. »
Les ambassadeurs des 27 États membres de l’UE ont tenu une réunion d’urgence dès le dimanche 18 janvier. Il s’agissait de comprendre ce que ces droits de douane ciblés — visant huit pays mais pas l’ensemble de l’UE — signifiaient juridiquement et stratégiquement. Un élément intéressant est apparu rapidement : comme les tarifs ne visent pas le marché unique dans son ensemble mais des pays individuels, les entreprises allemandes pourraient théoriquement réexporter leurs produits via l’Espagne ou l’Italie pour éviter les droits américains. « Il n’y a pas de frontière entre l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et la France, » a fait remarquer un négociateur bruxellois. Mais ce type de contournement prendrait du temps à organiser, et les marchés n’aiment pas l’incertitude.
La réponse collective des huit chefs de gouvernement, publiée sous forme de déclaration commune le même dimanche, a été inhabituelle dans sa franchise. Les leaders ont averti que les menaces tarifaires « sapent les relations transatlantiques et risquent une spirale descendante dangereuse. » Ils ont réaffirmé leur solidarité avec Copenhague et leur engagement envers la souveraineté du Groenland. C’était, selon les observateurs présents à Bruxelles ce weekend-là, le communiqué le plus explicitement critique jamais émis collectivement par des alliés OTAN à l’endroit d’un président américain en exercice.
Emmanuel Macron a poussé plus loin. Lors des consultations à Bruxelles, il a demandé l’activation de l’Instrument anti-coercition de l’UE — un mécanisme adopté en 2023 précisément pour répondre à ce type de pression géopolitique commerciale, mais jamais encore utilisé. L’outil permettrait à l’UE d’imposer des contre-mesures sur des exportations américaines, de restreindre l’accès aux marchés européens, ou de mettre en place des contrôles à l’exportation. Des discussions ont également porté sur la réactivation d’une liste de représailles sur 93 milliards d’euros de produits américains, suspendue après les premières négociations de 2018. La Commission européenne a tenu à préciser que le bazooka commercial « n’a jamais quitté la table. »
