À Brasília, dans les couloirs du Sénat fédéral, Flávio Bolsonaro reçoit des visiteurs depuis plusieurs mois avec l’agenda chargé d’un candidat en campagne, même si la campagne officielle n’a pas encore commencé. Le sénateur le plus scruté du Brésil en ce moment n’est pas nécessairement le plus charismatique de sa famille — il le sait, ses alliés le savent, et les sondeurs qui publient leurs chiffres le montrent clairement. Mais il est le seul Bolsonaro juridiquement en mesure de se présenter à la présidentielle d’octobre 2026. Et ça, ça change tout.
Jair Bolsonaro est emprisonné et inéligible. Le Tribunal Supérieur Electoral a confirmé son inéligibilité, et sa situation judiciaire ne laisse aucune ambiguïté sur sa capacité à se présenter lui-même aux prochaines élections. Ce qui restait à la droite bolsonariste, c’était de choisir : se disperser sur plusieurs candidatures, ou concentrer l’énergie derrière un membre de la famille portant le nom. Le père a fait la désignation depuis sa cellule. C’est Flávio.

La stratégie de campagne qui se construit autour de cette candidature est, par nécessité, assez inhabituelle. Le problème central est simple : la base électorale bolsonariste — évangéliques, propriétaires d’armes légaux, milieu rural conservateur, petits entrepreneurs — a été mobilisée pendant des années autour d’une présence personnelle très forte, d’un style de communication direct et souvent provocateur qui appartient à Jair et pas à son fils. Flávio est sénateur, pas tribun. La solution trouvée est technologique : des messages vidéo générés par intelligence artificielle, reproduisant l’image et la voix de l’ancien président, diffusés sur les réseaux sociaux pour maintenir vivant le lien entre le chef emprisonné et sa base. Juridiquement complexe, politiquement risqué, mais indéniablement testé à grande échelle.
L’appui de Javier Milei, le président argentin, est l’autre pilier de la stratégie internationale. Milei a activement soutenu le mouvement lors de prises de parole publiques et s’est présenté comme l’incarnation régionale de ce que la droite radicale peut accomplir au pouvoir. Pour la base bolsonariste, voir un allié idéologique diriger le pays voisin avec des résultats économiques défendables nourrit un argument politique utile : la droite dure peut gouverner, elle l’a fait en Argentine, et elle peut le faire à nouveau au Brésil.
Les obstacles sont réels et les sondages ne les dissimulent pas. Flávio accuse un retard significatif face à Lula dans les intentions de vote actuelles, ce qui force la campagne à des arbitrages délicats. Pour gagner une présidentielle brésilienne au second tour, il faut généralement dépasser la base idéologique et séduire des électeurs centristes ou indécis qui n’ont pas de raison affective de voter pour un candidat désigné par son père emprisonné. Le Parti Progressiste et d’autres formations de centre-droit ont pris leurs distances, refusant une alliance franche et préférant attendre de voir comment la campagne se déroule avant de s’engager.
La droite brésilienne sans Bolsonaro ressemble à un mouvement qui a toutes les pièces sauf la principale. Le nom est là. L’organisation partisane est là. L’infrastructure numérique est là. Ce qui manque, c’est la présence vivante de celui qui a créé cette coalition et qui, depuis une cellule de prison, essaie de la transmettre à un fils dont l’image publique n’a jamais atteint la même intensité. Octobre 2026 répondra à la question de savoir si un mouvement politique peut fonctionner sur héritage seul — ou s’il a besoin de son fondateur pour rester cohérent.
