ÀEl Fasher, dans le Darfour du Nord, les derniers convois d’aide humanitaire de l’ONU traversaient des routes défoncées par deux ans de siège quand la ville a finalement cédé en octobre 2025. Plus de 500 jours d’encerclement par les Forces de soutien rapide (FSR). Des centaines de milliers de civils qui avaient tenu, faute d’alternative. Puis la chute. Les témoignages qui remontent parlent d’exécutions ciblant les communautés non arabes, de viols de masse, de gens qui disparaissent.
El Fasher était le dernier grand centre urbain contrôlé par l’armée gouvernementale au Darfour. Sa prise marque une étape dans une guerre qui dure depuis avril 2023 et que la communauté internationale observe depuis trop loin.

Le conflit soudanais a démarré comme une rupture entre deux généraux qui avaient gouverné ensemble — al-Burhan à la tête des Forces armées soudanaises (FAS), Dagalo, dit « Hemeti », commandant les FSR paramilitaires. En quelques jours, Khartoum s’est retrouvée en guerre. Les marchés désertés, l’aéroport hors service, les hôpitaux transformés en points de combat. Ce qui ressemblait à un conflit de palais est devenu en quelques mois la crise humanitaire la plus grave de la planète.
Aujourd’hui, 30 millions de personnes sont en détresse humanitaire. Plus de 10 millions ont fui leurs foyers — dont la moitié sont des enfants. La famine s’est installée dans certaines régions dès 2024. L’économie soudanaise, selon le PNUD, a reculé de trente ans en deux années.
Le Plan de réponse humanitaire 2026 nécessite 2,9 milliards de dollars pour atteindre plus de 20 millions de personnes. Il est financé à 16 %. La ministre britannique des Affaires étrangères, s’exprimant devant le Conseil de sécurité de l’ONU en février 2026, l’a qualifié de « pire crise humanitaire du XXIe siècle ». Ce n’est pas une formule rhétorique.
Human Rights Watch a documenté dans son rapport mondial 2026 les crimes de guerre des deux camps — détentions arbitraires, torture, exécutions —, et en juin 2025, l’UNFPA a été contrainte de se retirer de plus de la moitié des établissements de santé qu’elle soutenait, faute de financement. L’indifférence extérieure n’est pas accidentelle. Elle s’explique en partie par la complexité des intérêts régionaux.
Car la guerre au Soudan n’est plus seulement soudanaise. Les Émirats arabes unis soutiennent les FSR; l’Égypte, l’Iran et l’Érythrée soutiennent les FAS. Le groupe Wagner a joué un rôle dans les premières phases du conflit.
Ce qui a commencé comme une lutte de pouvoir interne est devenu, selon les mots des chercheurs du Critical Threats Project, « une guerre par procuration pour le contrôle des ressources de la Corne de l’Afrique ». Le Conseil de sécurité de l’ONU, paralysé par les protections croisées de membres permanents, n’a pas pu envoyer de casques bleus. Les EAU sont un allié trop précieux pour trop de monde.
Ce qui aggrave encore la portée géopolitique du dossier, c’est la géographie du pays. Le Soudan partage des frontières avec sept États — Tchad, Libye, Égypte, Érythrée, Éthiopie, Soudan du Sud, République centrafricaine — et dispose d’une façade sur la mer Rouge. Les routes maritimes commerciales qui traversent ce corridor sont parmi les plus fréquentées du monde.
L’effondrement de l’autorité étatique soudanaise ouvre un espace que les groupes armés transfrontaliers et les réseaux criminels ont déjà commencé à occuper. Il est difficile de ne pas voir, dans ce cumul — chaos interne, financements extérieurs, impuissance internationale, et enjeux géostratégiques sous-évalués — le profil d’une crise qui ne se résoudra pas d’elle-même, et dont les effets sur la stabilité régionale ne feront probablement que s’aggraver si rien ne change dans le niveau d’engagement mondial.
